Dominique Muller – Laguna nostra

Publié le par Patrick Chabannes

Dominique Muller – Laguna nostra

De la littérature ! Merci Dominique Muller. Le style délibérément choisi, avec ses propositions secondaires, son vocabulaire riche, imprime un rythme au lecteur l’obligeant à ralentir sa lecture, à se pénétrer de la langueur de Venise. Celui qui se laisse ainsi prendre par la main découvrira un monde, ses senteurs, sa lumière, sa vie.

6 mois de vie à Venise, 6 mois d’enquête. Ecrit sous la forme du journal d’Artemisia, l’enquête n’est que le prétexte à faire partager les amours de Dominique Muller : Venise, la peinture et la littérature.

Six mois de vie de la cité rythmée par le Gazzetino, quotidien local. Les vénitiens préfèrent savoir ce qui les attend aux détours des leurs rues plutôt que de spéculer sur l’avenir de la planète. Imprégnés de la platitude de la lagune, ils n’ont rien de commun avec le globe, la sphère. Leur terre est une ligne mince et plane d’eau ; de ciel, de limon. Peut-être qu’ailleurs la terre est ronde, mais qu’elle tourne plus ou moins bien n’est pas leur problème.[…] Telles étaient les nouvelles locales, des informations, qui passé le pont de la Liberté, étaient périmées avant que ne sèche l’encre de l’imprimerie.

Six mois d’enquête rythmé par l’hexamètre de Quintilien (30-95) : Quis, quid, ubi, quibus auxiliis, cur, quomodo, quando, les circonstances, belle trouvaille !

Avec Artemisia, Mizzi, restauratrice de plafonds vénitiens, ne vit que par la peinture, l’art, les livres : J’en suis sortie pour galoper à la Linea d’Acqua, la librairie où je me ruine en éditions originales d’ouvrages que je n’ose pas ouvrir, de peur d’en casser le dos.

Et ses oncles Igor le mystique et Boris, Boris, si souvent contredit, toujours repart à l’assaut des citadelles imprenables. Son orgueilleux refus du mercantilisme, la pauvreté qui le tenaille, le ronge à petit feu autant qu’ils sont sa gloire. Rien ne le décourage, tout l’use.

Et son frère, le commissaire Alvise Campana, le jeune et brillant commissaire affublée de sa femme, Chiara, une romaine. Un comble ! “Ma sœur est plus sensible à la peinture qu’aux rigueurs de la vie, et si je m’effondrais sous ses yeux, elle me croquerait à la gouache avant d’appeler les secours” a conclu le commissaire, son frère.

Et Venise toujours et encore. Bordé par les façades des palais, veillé par leurs fenêtres de verre comme par des yeux aux cils de marbre, même le grand canal dort, enveloppant la ville de son calme liquide, loin, si loin de la terre ferme.

Dominique Muller amoureuse de Venise ? Il n’est que de lire : Les beaux jours étaient revenus, et avec eux la vaporeuse tiédeur de Venise, cette poudre rosée brossée à large traits de pinceaux sur les reflets des canaux et les risées de la lagune. L’orgueilleuse Venise qui n’a plus les moyens de son orgueil. Les fondations pullulent en ville. Les palais vides se succèdent sur les rives des canaux, et la chasse aux mécènes est notre sport local. L’acheteur de palais est aux Vénitiens ce que le phoque est aux Lapons, un gagne-pain rare et protégé. Ou encore, par opposition, Les Vénitiens des beaux quartiers, Dorsoduro, San Marco ou San Polo, ne sillonnent Cannaregio que pour aller à la gare, par la longue Strada Nuova bordée de boutiques modestes, de supermarchés, de mangeoires pour voyageurs impécunieux.

L’intrigue ? Le premier meurtre, un anglais richement mis, git dans le Rio Agostino. Au fil des pages l’arrière cour de Venise monte sur la scène avec ses trafics d’œuvres d’art et d’enfant. Un courtier véreux, une pourvoyeuse de plaisirs tarifés et un chroniqueur à scandales, les narines de mon frère ont commencé à frémir. Sa sœur, Mizzi, enquêtrice de plafonds et de tableaux, s’insère dans l’enquête d’Alvise. Elle tente de démontrer sa vision du meurtre sublimé par l’Art. Qui parlerait encore d’Holopherne si Judith ne l’avait point égorgé justement comme cet Anglais ? Est-ce que le Caravage l’aurait immortalisé ?

Cerises sur le gâteau, tout est précis et exact. Les voies, les ponts, l’Université, la librairie, et même les détails historiques. Par exemple les conditions qui permirent au Tintoret d’emporter le concours de la Scuola Grande di San Rocco se débrouillant pour faire installer directement au plafond de la Salle de l'Albergo son Saint Roch en Gloire… alors que les autres concurrents avaient à peine terminé leurs esquisses !

Iconographie

  • Judith et Holopherne par Caravage (1598)
  • Saint Roch en gloire par le Tintoret (1564)

Editeur Robert Laffont, 290 pages, 20€

A déguster. Lectori salutem, Patrick

Publié dans Thriller

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