Jean- Christophe Ruffin – KATIBA

Publié le par Patrick Chabannes

Jean- Christophe Ruffin – KATIBA

"Un chien a beau avoir quatre pattes, il ne peut pas suivre deux chemins à la fois."
Ce proverbe sénégalais proposé en épigraphe marque l’œuvre, les cœurs et les âmes. Il est cet appel à la liberté d’être, à l’altérité parfois contrarié par lâcheté ou convenance par l’appel des racines, de la tribu, des autres soi.

L’alerte des services algériens qu’un attentat fomenté par une cellule mauritanienne vise la France nous plonge dans l’actualité brûlante du terrorisme islamique et des cellules d’Al Quaïda, des services secrets veillant aux intérêts des pays occidentaux, et, moins décrits par notre presse, des réseaux au service des pays musulmans en lutte contre l’expansion de ce terrorisme. Et voilà qu’au cœur de ce roman d’aventure à l’intrigue extraordinaire servi par une langue précise et admirable, une femme apparait : Jasmine. Européenne de famille et d’éducation, femme de consul de France de Mauritanie récemment décédé, rejetée par les coteries du Quai, trouvant des ressources inexpliquée pour survivre et enfin pénétrant au saint des saints : le service du Protocole de l’Elysée. Quid de ces allers-retours discrets en Mauritanie ? Comment expliquer son train de vie ? Catholique certes, ne serait-elle pas musulmane. Française oui, ne serait-elle pas fille du désert ? Femme de Consul par amour ou par intérêt ? Dimitri, l’agent secret, chargé de la prise de contact avec Jasmine s’y brûle les doigts et le cœur. Cet homme entre deux mondes, c’est Jasmine.

Roman d’amour, roman d’aventure, une galerie de personnages et d’évènements plus vrais que nature et Jasmine, héroïne romanesque, fille du désert par l’imaginaire et par le sang, fille de France par l’éducation, la pensée et la langue. Il faut avoir le recul historique, la connaissance de l’autre et la plume de Jean-Christophe Ruffin pour mettre ainsi en relief cette double appartenance qui, au final, ne peut suivre qu’un chemin à la fois.

“Un camp de combattants islamistes, qu’on appelle Katiba en Afrique du Nord, change sans cesse de lieu et d’effectifs. En dehors des actions terroristes qu’elle mène, une Katiba sert à l’entraînement de nouveaux maquisards, recrutés dans toute l’Afrique de l’Ouest. La plupart espèrent repartir dans leur pays, à l’issue de leur séjour, pour mener le Jihad.”

“Dans la société de castes mauritanienne, chacun savait exactement quelle place il devait tenir et prenait garde à ne pas transgresser les limites imposée par la naissance.”

“AÏssatou était une Soninké. Cette ethnie de la région du fleuve Sénégal s’honore de constituer la descendance du Grand Empire du Ghana, qui connût son apogée au VIIIéme siècle. Ce sont des musulmans très stricts, encadrés par des rites fortement enracinés. Ils ont préservés leurs traditions et l’autorité des chefs de clans et des marabouts. Aïssatou trouva un matin l’occasion d’expliquer à Dimitri que cet islam ancien était beaucoup plus modéré.”

“La démesure du désert isole encore plus que la mer. Les groupes y circulent, combattants, trafiquants, pasteurs nomades, commerçants, détachements militaires coupés du monde. Ils étouffent de solitude, dans la prison de l’immensité.”

“La conversation s’ouvrit par plusieurs heures de généralités. Le vieillard avait une longue familiarité avec le temps, le temps du désert, dilaté à l’extrême, rythmé par des phénomènes lents, qu’ils soient minuscules comme le pas des bêtes, ou gigantesque comme le basculement des saisons. Rien ne servirait de le bousculer. On ne fait pas pousser une plante en tirant sur ses feuilles.”

Flammarion, Avril 2010, 392 pages, Jean-Christophe Ruffin a dirigé plusieurs ONG et est ambassadeur de France au Sénégal. Il a été élu à l’Académie française au fauteuil d’Henri Troyat en 2008.

Lectori salutem, Pikkendorff

Publié dans histoire, romans

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