Gilles Leroy – Zola Jackson

Publié le par Patrick Chabannes

Gilles Leroy – Zola Jackson

Août 2005, Katrina, dans les bas-quartier de la Nouvelle Orléans. L’eau monte envahissant le quartier, la maison et les souvenirs de Zola. Giles Leroy avec une délicatesse peu commune, évitant poncifs et misérabilisme, offre à Zola Jackson, ce “vieux pruneau fripé” le premier rôle. Cet exil involontaire offre à Zola l’occasion d’un dialogue intérieur accompagnée de sa confidente à quatre pattes, Judy.

Ce court poème en prose de 140 pages au rythme lent comme celui d’une mélopée mélancolique fait de Zola Jackson une héroïne romanesque de Louisiane. “On n’est pas bien raciste, ici, en Louisiane, il parait que c’est l’héritage des Français qui n’ont jamais pu envisager l’apartheid. Il y a une blague chez nous, qui dit à peu près : « Oui, nous avons été esclaves des Français, mais eux, quand ils avaient engrossé leurs esclaves, il les épousaient. »”

Au fil des strophes nous est conté sa faute originelle faisant d’elle une fille mère avec la naissance de Caryl issu d’une étreinte furtive, devenu institutrices, nous découvrirons son solide et rugueux mari Aaron compagnon de vie. Les études brillantes de leur fils firent leurs joies. La disparition d’Aaron, Caryl en ménage avec Troy, fils de riche blanc et en 1995 le cancer foudroyant de Caryl.

Moi, non. J’ai accepté la fin horrible et je l’ai lavé, je l’ai nourri, je l’ai réchauffé. J’ai accepté sa maigreur, sa laideur, la tête de mort qui ne tarda pas à se dessiner en transparence sous la peau grise tendue sur les os.

Je retenais chaque seconde, dans l’espoir de sauver un souffle, de sauver une parole, de faire briller une dernière fois un beau sourire.

Et plus je voulais le retenir, plus je le serrais dans mes bras, plus le château s’affaissait, glissait sous mes doigts, échappait à mon étreinte et à la fin je n’ai plus étreint que du vide : à la fin, du sable froid et des cendres”.

Et Août 2005, l’eau monte, les digues cèdent, le gouvernement tergiverse, les journalistes bourdonnent et des acteurs en mal de célébrité se mettent en scène :

“Dans le ciel, ils sont arrivés par dizaines et ils ont tourné, de midi à minuit, des hélicoptères venus non pas nous sauver mais plutôt assister à notre fin : il faut croire que n’importe quelle chaîne de télévision, fût-elle à l’autre bout du pays, était assez organisée et riche pour voler jusqu’à nous et réussir là où le gouvernement de la première puissance du monde échouait. On savait bien qu’ils ne nous aimaient pas, nos dirigeants. Mais à ce point, non : notre esprit n’était pas assez noir pour imaginer un pareil degré d’indifférence.

Nous demeurons pour eux la cité barbare la cité barbare, celle qui ne voulait pas apprendre l’anglais, qui n’aurait jamais le goût du puritanisme, qui fraternisait avec les Indiens et qui, comme eux, adorait les esprits du fleuve Mississippi avec bien d’autres divinités arrivées comme nous du monde entier et comme lui chamarrées. Et nous avons mêlé nos sangs, nos couleurs, nos langues et nos dieux métèques de tant de façons que sans doute nous avons mérité cette épithète de barbare. Il s’agit maintenant d’en payer le prix. Car l’on paie toujours cher sa volonté d’être, disait mon fils“

Août 2005, après 10 ans de solitude, grâce à la médaille de Caryl toujours à la main et à Katrina, Zola retrouvera son fils dans la douleur toujours présente de Troy.

La qualité d’écriture fascinante de Giles Leroy a été couronnée par le Goncourt en 2007 pour Alabama Song et Zola Jackson a reçu le prix Marguerite Puhl-Demange en 2010.

Lectori salutem, Patrick

Publié dans romans

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