Adelaïde de Clermont-Tonnerre - Fourrure

Publié le par Patrick Chabannes

Adelaïde de Clermont-Tonnerre - Fourrure

“J’en croise, dans le quartier, plus bourgeoises que les bourgeoises-nées. Elles avancent avec l’arrogance de celles qui méritent d’être là, parmi les privilégiées. Elles n’ont aucune pitié pour ceux qui n’ont pas su s’en sortir, moi non plus d’ailleurs. Cette place nous l’avons gagnée à la sueur de notre front et aux larmes de notre cul.”

Ancienne fille de Madame Claude, Zita Chalitzine décède célèbre en tant qu’écrivain, statut que les vautours tentent de lui arracher plaidant pour le plagiat d’un des ces anciens amants, Romain Kiev, Pierre, son dernier amour et Ondine, sa fille se rencontrent et découvrent un manuscrit, En mémoire de moi.

Le ton change, le talent d’Adélaïde Clermont-Tonnerre éclate à grand coup de plume, à petites touches ciselées, découvrant esprit, plume, travail, un premier roman nous apportant de l’air frais et peut-être une nouvelle égérie du monde littéraire boutant la mode du réalisme hors les linéaires.

Magnifié par le style, hymne à la liberté d’être, de choisir et de vivre face aux pouvoirs, aux angoisses humaines, à la petitesse, aux tares de la bourgeoisie de l’argent, aux faiblesses des hommes, une vie commencée par les livres car “la lecture de tous les bons livres est comme une conversation avec les plus honnêtes gens des siècles passés (mot attribué à Descartes)”.

La découverte de Zita à la lecture de son roman inachevé est l’occasion de décrire le monde d’un pas alerte et déconditionné. Je n’ai pas envie d’être conditionnée par des gens qui se contentent d’analyser les œuvres des autres en y mettant leur point de vue. Ce que les grands hommes ont dit, ils l’ont mis dans les livres, je sais lire et je ne vois pas pourquoi j’aurai encore besoin de quelqu’un pour me tenir la main.

Pour la route ce long passage dense et admirable de concision.

“Je le remerciai et me levai. Il était hors de question que je mette ma fille entre les mains de ces gens là. Depuis le temps que je leur faisais la guerre à ces simplificateurs de l’humanité qui voient les autres comme un amas de problèmes à résoudre, niant leur merveilleuse complexité, détruisant des années de créativité qui leur ont permis d’inventer ces charmants petits TOC, ces petites névroses passionnantes, ces rituels absurdes et poétiques, ces traumatismes émouvants, ces cicatrices guerrières, ces maladies imaginaires qui font toute l’originalité d’un être. Tout ça pourquoi ? Le bonheur ? On gave les gens avec ce mythe, on pompe leur fric, on décortique leurs rêves, on leur coupe les couilles et la libido au nom de cette fabuleuse arnaque, ce concept vide que personne n’a jamais été foutu de définir. Et les infortunées victimes de se lamenter, espérant sans relâche cette satiété inatteignable dont ils n’ont goûté, jusqu’ici, que les restes : le confort, le sexe ou même l’amour. Lamour, cet absolu à la portée des caniches, comme disait l’autre…Tout ça pour nourrir un néo-clergé de profiteurs des faibles et des cabossés. Des confesseurs qui s’entretuent pour des querelles de chapelles, des théologiens qui essaient de faire tenir le vivant, le mouvant, l’émouvant dans la forme contre nature d’une prétendue normalité. Normalité qu’ils décrètent en monarques absolus. […] Leur normalité ne vaut pas mieux que la moralité avec laquelle on nous a entravés des siècles durant. La névrose a remplacé la faute originelle, personne n’y échappe et ceux qui prétendent ne pas en souffrir sont en plein déni. Ah, il est très au point leur petit arsenal de soumission d’autrui ! L’exigence du bonheur n’est pas moins redoutable que le péché et sa culpabilité. Un merveilleux outil pour prendre le pouvoir sur l’esprit de son prochain, car c’est de pouvoir qu’il s’agit. Il faut être vraiment borné pour croire une seule minute que ces parasites veulent « aider » qui que ce soit.”

Fruit mur, ce roman parfaitement abouti, dégusté avec passion, fut l’un de mes meilleurs moments de lecture de 2010. Est-ce que Adélaïde de Clermont-Tonnerre a tout donné ? Saura-t-elle nous enchanter sur un autre sujet ou à partir d’un autre angle ?

“Le seul moyen de connaître l’amour inconditionnel sur cette terre, ce n’est pas de l’attendre, c’est de le donner.” Par amour de ses lecteurs et d’elle-même, j’attends son deuxième roman sans impatience d’ici à deux ou trois ans. Le vrai temps de l’écriture.

Publié dans romans

Commenter cet article