MATT BONDURANT – POUR QUELQUES GOUTTES D’ALCOOL

Publié le par Patrick Chabannes

MATT BONDURANT – POUR QUELQUES GOUTTES D’ALCOOL

Terre âpre, poussière rouge sang, hommes durs, enfants du mal noir.

Formidable voyage en Virginie des années 30, parmi les planteurs de tabac, ces hommes durs et fiers, profitant, lors de la prohibition, de la demande d’alcool pour faire naître un peu plus d’argent de leurs terres de poussière rouge.

Le choix du titre français me plaît mais l’original, The Wettest County in the World, sonne haut et clair ! Car il faut savoir que “Dans le comté (Franklin), on prétend que 99% des habitants fabriquent de l’alcool illégal ou sont liés au trafic d’alcool.” (Official record on Law observance & enforcement 1935)

Le contexte : Conjonction de mouvements progressistes nés au milieu des années 1850, sur fond de libération des femmes, d’un alcoolisme réel, de mouvements religieux et politiques avec le plus ancien parti américain encore en activité le Prohibition Party et, last but not least, la première guerre mondiale et la grippe espagnole ou le mal noir (1918-1919) permirent la ratification de la loi : Noble Experiment plus connue sous le nom de Prohibition. Ratifiée au niveau fédéral en 1920 après sa mise en application dans de nombreux états, les États dry or wet. Mais la corruption policière et politique, les violences et surtout la grande dépression de 29 (Red Day, Bonus Army) déplacèrent les sujets de préoccupation et mirent fin en 1933 à la Noble Experiment.

MATT BONDURANT – POUR QUELQUES GOUTTES D’ALCOOL

Le roman, vie quotidienne des moonshiners de Virginie, passant du tabac à l’alambic pendant les années de la Prohibition, les relations avec la corruption institutionnalisée par le procureur du comté, Carter Lee, prélevant sa dîme sur les transactions illégales contre la protection policière, coups et blessures, vies et morts, cette petite histoire dans la grande histoire se finira en 35 lors d’un procès historique : celui de Carter Lee contre les Bondurant. La tribu Bondurant, installée en Virginie au long de la Blackwater : le Père Granville et les fils Forrrest, Howard et Jack et les femmes silencieuses et dures derrières leurs hommes.

C’est nous qui contrôlons la peur des autres, tu comprends ? Sans cette peur, nous sommes des hommes morts.” Forrest dixit

Roman dans le roman, l’enquête de Sherwood Anderson (1876-1941) en 1935. Matt Bondurant utilise l’œil de cet écrivain, témoin critique et passionné des transformations humaines entraînées par l'essor du capitalisme industriel aux États-Unis, de la fin du XIXe siècle jusqu'à la crise de 1929. Il décrit ses relations avec Faulkner et Hemingway et son questionnement littéraire et social. “La littérature est une chose qui nous dépasse.”. Anderson publia en 36 son dernier roman, Kit Brandon, image de Willie Carter Sharpe, égérie des briseurs de blocus.

Romancée et réelle, la vie quotidienne insérée habilement dans l’Histoire, terre sauvage, hommes durs, deux angles de vue, des dimensions littéraire, historique et sociale, une magnifique traduction de Pierre Brévignon qui a surement dû trahir pour notre plaisir…

tout appelle au plaisir de la lecture dans ce roman historique et familial, aux accents sudistes

De la foudre blanche

“Jack fit tourner la bonbonne lentement et observa les bulles. Elles avaient la forme de boules iridescentes qui scintillaient en s’élevant dans le liquide avant de se dissoudre en minuscules particules de lumière – au moins soixante degrés. Correct, pensa Jack, même si le goût est horrible. Ils pouvaient toujours le couper avec de l’eau, le colorer avec du charbon, de l’iode ou un peu d’écorce et le faire passer pour un whisky malté. Cricket avait ce talent unique de réussir à se passer des procédés ou des ingrédients essentiels. Plus d’une fois, ils avaient transformé une eau de ruisseau boueuse en whisky de maïs, un alcool dont la belle teinte brune et trouble provenait non pas du tabac ou de l’écorce qu’ils y ajoutaient mais des sédiments argileux présents dans l’eau dont ils s’étaient servis. Ils ne l’avaient distillée qu’une seule fois, sans conviction, dans une boîte de conserve rafistolée avec, pour tout serpentin, un vieux radiateur relié à un seau en fer-blanc et, en guise de filtre, le feutre crasseux de Cricket.”

Merci à BOB, Blog a book pour cette chance de lire un si bon livre américain.

Original : The Wettest County in the World by HarperCollins, NY, 2009

l’Archipel, 22€, 345 pages, Octobre 2010

Lectori salutem, Pikkendorff

Publié dans Thriller, histoire

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