CLAUDIE GALLAY – LES DEFERLANTES

Publié le par Patrick Chabannes

CLAUDIE GALLAY – LES DEFERLANTES

“Les questions, les réponses, ce complexe tricotage de mensonges et de vérités. Les choses dites en décalé, celle dite seulement en partie et celle qui ne le seront jamais. Toutes les teintes du contre-jour.”

Un roman, une fiction peut-être. Les vrais personnages sont la vie, le temps, l’amour, la mort : Le plaisir de lire de la littérature, une langue. Claudie Gallay est un très grand écrivain. Ignorée des bobos du petit business des prix germanopratins, elle doit être connue de tous les lecteurs.

Un huis-clos à La Hague, sur le port “- On parle de vous sur le port. - Il n’est pas bien grand le port”. Bout de la terre, ouverte sur la mer, offerte au vent.

Un climat, un lieu, un voyage et cette plume qui fait du silence et de la solitude, des moments extraordinairesA la Hague, les vieux et les arbres se ressemblent, pareillement torturés et silencieux. Façonnés par les vents. Parfois, une silhouette au loin, et il est impossible de savoir s’il s’agit d’un homme ou d’autre chose.” Et le bar tenu par Lili, son menu du jour : histoires, secrets et repas chauds et le monde moderne absent et si proche. “Aux tables du fond, il y avait les célibataires de la Cogema. Ils travaillaient à l’usine de retraitement, tout près. Du village, on voyait les grandes cheminées, le monstre tapi.” Qu’ont donc les hommes de la Hague pour pouvoir dire que “sa voix ressemblait à la Hague, elle en avait la force, l’indifférence aussi.”

Deux styles, comme pour une écriture à quatre mains.

Celui de l’étrangère venue du Sud observer les oiseaux et épuiser sa souffrance. Les falaises, c’était mes chemins de solitude. Je ne savais plus marcher à deux.” La langue parlée, souvent fautive, de cette narratrice nous proposant ses yeux et son cœur. Les cris silencieux de son désespoir sur l’amour perdu sonnent en miroir des fantômes du port. “A la fin, à toi aussi la lumière faisait mal, il fallait fermer les volets. Tirer les rideaux. Ton corps de colosse était devenu une petite chose perdue au fond du lit. Même le caresser, mes mains sur toi, tu ne voulais plus.”

Celui de l’écrivain et de cette langue française délicate jouant des couleurs et des rythmes, sachant allonger le temps pour mieux le ralentir, faire peser le silence, décrivant un espace, un temps au sein duquel le lecteur se glisse aisément et voyage sans fin. “Les vaches étaient toutes regroupées dans un pré, près du chemin. Elles piétinaient des sabots dans la boue. On s’est grillé une cigarette en les regardant ruminer. Une voiture est passée.” La vie, l’ennui peut-être ? Mais “le temps se découpait-il ici comme ailleurs, en mois, en années ? Que représentaient deux ans, dix ans, pour des hommes ainsi repliés ? Les cloches marquaient le temps, comme les marées marquaient celui de la Hague.”

Le fil de la narration

La narratrice, allant de l’un à l’autre, de cette curiosité de femme du Sud face au silence, trouve un terreau prêt à lever dès l’arrivée de Lambert, fils du pays, revient après 40 ans d’absence.

La présence de Lambert avait éveillé la meute des fantômes. Elle les avait fait se lever dans une formidable avancée…”

Et nous entrons dans l’intimité d’une série de personnages Lambert et sa famille prise par la mer, Raphaël le sculpteur. “Le fondeur a rapporté la Couturière dans la matinée. Ils l’ont posée sur son socle. La patine sombre vibrait à la lumière. Dès que la lumière changeait, la patine virait dans les tons rouge-bruns, presque rouge. Il suffisait d’un rien, d’un nuage derrière la vitre qui donnait sur la mer.” Sa sœur Morgane, son rat et son ennui. Lili et son bar, Théo et ses feulants. Nan et La Mère, “Elles étaient trop vieilles pour les coups. Pas trop vieilles pour être mauvaises.” Monsieur Anselme et son Prévert, Max et son innocence.

Les ombres se lèvent, quarante ans de silence, les fantômes se déploient. “C’est une impression ou c’est un peu tendu ici ?...”

Vous n’en saurez pas plus mais pour sûr, elle a fait des choses…C’est pour ça qu’elle est folle, on paye toujours…

Et au final,

J’ai regardé par la fenêtre.

  • Je ne vous juge pas

Il a fermé les yeux.

  • Je sais.

Et nous non plus !

Et la vie reprend ses droits, l’avenir se dessine parfois en quelques secondes. “Il n’y avait plus personne sur le chemin. La vache, le chien, le père, tout avait disparu. Il y a eu ces quelques secondes fragiles où on aurait pu partir aussi, chacun de notre coté, on se serait croisés. Deux êtres inexistants l’un pour l’autre, c’est ce que nous aurions été.”

Un salut à la pipistrelle, à la pipit farlouse et à tous ces oiseaux migrateurs qui m’ont accompagnés.

Avertissement. Ce livre reste une fiction. Le lecteur normand ne retrouvera pas un Bienvenue chez les Chtis. Qu’il y ait eu 23 ou 27 naufrages en 1823 ou un ou quatre ports à la Hague, que les chemins existent parfois seulement dans l’imagination de l’auteur est normal. Monsieur Anselme a répondu aux mauvais coucheurs insultant la mémoire de Prévert ou l’œuvre de Claudie Gallay pour crime de fiction :

A bove ante, ab asino retro,a stulto undique caveto.”

Paru aux éditions du Rouergue en 2008, lu chez J’ai Lu, 2010, 539 pages, 8€uros.

Lectori salutem, Patrick

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