EMMANUEL CARRERE – D’AUTRES VIES QUE LA MIENNE

Publié le par Patrick Chabannes

EMMANUEL CARRERE – D’AUTRES VIES QUE LA MIENNE

“Un peu au hasard, sans savoir où j’allais, j’ai commencé au printemps dernier à rassembler mes souvenirs du Sri Lanka, de là j’ai remis le nez dans mes notes sur Etienne, Patrice, Juliette et le droit de la consommation. J’ai repris ce livre trois ans après en avoir formé le projet, je l’achève trois ans après l’avoir abandonné.”

D’une écriture sans sensiblerie, avec une sorte de détachement clinique, Emmanuel Carrère prend la plume pour témoigner de ce que d’autres ont vécu juste à coté de lui sans que lui-même n’en soit une victime directe. A l’heure où il est de mode que le moindre politique ou people offre, telle une catin, sa vie en pâture, ici tout est vrai, tout sonne juste et tout est beau.

C’est peut-être ça qu’on cherche à travers la vie, rien que ça, le plus grand chagrin possible pour redevenir soi-même avant de mourir.*

A l’image de mes trois semaines d’assises, ce moment de rencontre d’un quart-monde juste en bas de chez moi et dont je n’avais pas idée, Emmanuel Carrère propose à chacun d’autres vies que la sienne. Et ce n’est pas rien de prendre le temps de mesurer son bonheur, ses joies, ses peines sans avoir eut à affronter la maladie ou la mort.

Entretiens avec les survivants de deux accidents de vie.

En voyage au Sri Lanka, le Tsunami détruit prend la vie d’une enfant et d’amis alors que vous êtes confortablement installé, en famille avec “un compagnon de voyage idéal : laissant venir, pas pressé, pas pris au dépourvu, accueillant les contretemps comme des occasions, les inconnus comme des amis possibles”. Récit poignant et vies parallèles de celle qui cherche son mari et celui qui cherche à passer un fax !

La maladie, le cancer frappe à coté et arrache à l’affection des siens une jeune mère. N’essayons pas de décrire les sentiments ambigus, les moments de détresse, les instants de courage et de dignité.

Et un long passage (120 pages tout de même) sur les tribunaux d’instance. Sans faire le procès du Syndicat de la Magistrature, repaire des petits juges rouges qui refusent de faire partie du cercle des notables, s’accrochent aux basques des criminels en cols blancs, le calvaire du surendettement est une réalité. Les papillons rouges sur la boîte aux lettres, la tournée des voisins et la visite aux enfants par les boîtes de recouvrement employant, pour ce métier de chiens, des pauvres bougres eux-mêmes employés à temps partiel.

On y voit un Etat en voie de prolétarisation : Instituteurs, juges, médecin de quartier, les cadres de l’état autrefois notables. L’engorgement des greffes et les critères de notation rendent la justice expéditive comme le sont les visites chez le médecin de famille.

Ne perdez pas l’occasion de découvrir ces vies à coté des vôtres.

* Céline - Voyage au bout de la nuit.

P.O.L éditeur 2009, collection Folio, 334 pages, 2010

Lectori salutem, Patrick

Publié dans romans

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