NICOLAS BOUVIER – CHRONIQUE JAPONAISE

Publié le par Patrick Chabannes

NICOLAS BOUVIER – CHRONIQUE JAPONAISE

"Quand ce qui se passe sous nos yeux même donne lieu aux rumeurs les plus trompeuses, à plus forte raison en est-il ainsi dans le cas d’un pays situé par-delà huit épaisseurs de nuées blanches." Ueda Akinari (1732-1809)

Acteur, Observateur, Voyageur attentif, éternel étonné, Nicolas Bouvier entrouvre la porte du Japon à celui qui, comme lui, dialogue avec son cœur avant sa raison comprenant l’indicible sans avoir nul besoin de juger, de comparer, de classer en catégories ; en un mot d’être Socrate avant d’être Descartes.

"…Le froid, le poids du froid, son importance dans la vie ici : il entre du grelottement dans la musique japonaise, quant aux arbres ! ces branches tordues, anguleuses, comme s’ils avaient des crampes, comme si le froid s’en était mêlé. Et toutes ces attitudes du corps qui frappent dans le théâtre ou dans l’estampe : gestes étriqués, ramenés à soi, qui ont pour seuls but d’empêcher la chaleur du corps de s’enfuir…"

Prose souvent poétique et toujours juste, cette magnifique plume sert une fresque vivante introduisant à un questionnement sur l’âme japonaise au-delà de son insularité et des préjugés.

"La façon dont un peuple explique son existence en apprend parfois aussi long que celle dont il la vit."

En une centaine de pages, la première partie nous emmène dans cette cosmogonie bizarre expliquant comment les Japonais sont descendus sur terre, s’octroyant au passage une origine divine, et comment le 11 Février de l’an 660 (avant JC) Jimmu Tenno, le premier empereur de la lignée humaine acheva la conquête du Yamato et fondit l’État Japonais. C’est avec un plaisir non dissimulé que nous suivrons les péripéties de l’histoire et des légendes qui firent des Japonais ce qu’ils sont en passant par les relations tumultueuses avec la Chine qui exporta entre autres choses son écriture et Bouddha les adaptant aux Kami et au Shinto. Puis Portugais, Hollandais, Jésuites et Franciscains, commerce et religion, eurent tous leur part d’histoire avant le repli de l’Île sur elle-même au début du XVIIème avec la Pax Tokugawa. Le 11 février 1853, date symbolique s’il en est, les canons des navires américains mouillés dans la baie d’Edo (Tokyo) ouvrent le pays emmenant à sa suite Russes et Européens. L’Empereur Matsuhito ouvre l’ère Meiji (gouvernement éclairé). En un tournemain les édits rétrogrades sont abolis, les fiefs féodaux remis à la couronne et la Restauration commence. Une incroyable épopée pendant laquelle les Japonais vont rechercher le savoir, le recopier et l’appliquer. La guerre, la bombe…La fin de l’ère Meiji.

Une nouvelle ère s’ouvre par le travail commandé par l’administration américaine à une anthropologue Ruth Benedict : Qui sont les Japonais. Le Chrysanthème et le sabre fera autorité et apporta beaucoup aux deux nations.

"S’il l’on ne peut plus guère progresser aujourd’hui dans l’art de se détruire, il y a encore du chemin à faire."

La deuxième partie est plus personnelle. Nicolas Bouvier nous emmène au Japon intime avec les pieds et parfois le train. 1956, l’année du Singe, il vit de rien au cœur du quartier Araki-Cho à six stations de train du Palais Impérial. "En attendant que la chance tourne, je m’en tire avec soixante yens (un francs français) par jour : dix de blanchisserie (important), vingt-trois pour le bain public (indispensable), dix de pain, dix de lait et un œuf (pesé) à sept yens lorsque j’en trouve un suffisamment petit". Je commençais à savoir manger à la japonaise. Ces quelques pages de rencontres improbables nées du dénouement partagé marquent le lecteur plus que bien des livres de philosophie.

1964, l’année du Dragon, Nicolas Bouvier s’établi à Tokyo son Japon a été modernisé, ses plaies effacées. Le voyageur à l’œil de faucon reprend sa marche. Et nous voilà partis sur la piste du ZEN, de Bouddha, du TAO bref de cet Orient qui attire toujours et encore. Loin de moi l’idée d’expliquer quoi que ce soit car il est de tradition de préférer, pour succéder au maître, le jardinier qui ne savait rien au prieur qui en savait trop. Puis Hokkaïdo, le chemin du Nord, Aïnous et Giliak auraient fait le bonheur de Jean Raspail après des Alakalufs. L’on pourra relire avantageusement Techkov et son Ile de Sakhaline.

Êtes-vous des Voyageurs ?

"L’argent manquant, peut-être va-t-il s’animer un peu ce voyage ! Toujours – sauf au bordel- on paie pour que rien n’arrive, pour ne pas dormir à la belle étoile, pour ne pas partager les récits, les délires et les puces d’un dortoir de dockers, pour poser ses fesses – je l’ai fait avant-hier par fatigue – sur le velours inutile d’un compartiment face à des usagers que l’éducation a rendus trop timides pour qu’ils n’osent ou qu’ils daignent vous adresser un mot."

Petite bibliothèque Payot, 255 pages, 9€ et des heures de rêves

Lectori salutem, Patrick

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