STEFAN ZWEIG – FOUCHÉ

Publié le par Patrick Chabannes

STEFAN ZWEIG – FOUCHÉ

“Le génie créateur a besoin d’une telle solitude forcée afin de mesurer, de la profondeur du désespoir, des lointains de l’exil, l’horizon et l’étendue de sa véritable mission.”

Derrière les faits indiscutables, Stefan Zweig recherche l’intime qui fait se mouvoir les hommes. C’est dans leur nature même que ce fidèle de Freud dévoile les racines psychiques et primales des décisions toutes entières habillées de raisons raisonnantes par les historiens consciencieux expliquant les évènements après coup, par tels ou tels des évènements antécédents, alors qu’un évènement tout différent se serait aussi bien expliqué, dans les mêmes circonstances, par des antécédents autrement choisis (relire Henri Bergson, Essai du possible et le réel). L’Homme alors devient sujet et acteur de l’Histoire comme dans le magnifique et toujours actuel Conscience contre violence.

1759, nait à Nantes ce fils de commerçants et de marins que rien ne présageait à devenir duc d’Otrante. Il aura fallu à ce demi-prêtre professeur au séminaire, l’éclatement des vermoulures d’un ordre fini pour se voir révéler un génie formé comme Sieyès ou Talleyrand à l’école de Loyola, l’école de la maitrise de soi et de l’éloquence. Dans la tourmente les amis d’Arras d’hier deviennent les ennemis d’aujourd’hui. Robespierre y laissera sa tête. Napoléon ses rêves. Le trait essentiel de sa nature : sa répugnance à se livrer entièrement à quelqu’un ou à quelque chose. Ambitieux au dernier degré sans la vanité, le pouvoir est à celui qui le possède et non à celui qui le représente.”

“Les Girondins tombent, Fouché reste. Les Jacobins sont traqués, Fouché reste.”

L’Empire est bien sûr au cœur de la vie de Fouché et l’image de Napoléon, génie dévoré par sa famille, est saisissante. De ces relations avec Napoléon Bonaparte, je ne retiendrai que cet échange si typique

  • Vous êtes un traitre, duc d’Otrante, je devrais vous faire couper la tête.
  • Ce n’est pas mon avis, Sire

De son inimitié avec Talleyrand, retenons ce mot de l’évêque d’Autun à Napoléon

“Sans doute, Monsieur Fouché a grand tort, et moi, je lui donnerais un remplaçant, mais un seul : Monsieur Fouché lui-même.”

Le plus saisissant pour un français élevé dans le mythe de la Révolution française est cette lecture d’un européen de l’Est, de cet homme du XXème siècle qui voit au sein de ces temps héroïques les premiers manifestes communistes, et même bolchevique, en 1793 avec les Instructions de Lyon : “Prenez tout ce qu’un citoyen a d’inutile ; car le superflu est une violation évidente et gratuite des droits du peuple. Tout homme qui a au-delà de ses besoins ne peut plus user, il ne peut qu’abuser. Cette lecture plus actuelle permet de voir s’affronter des socialistes et des communistes et aussi des faiseurs de butins et des âmes à double visages, des généraux et des financiers, profiteurs, chevaliers d’industrie…

Machiavel avait ouvert la porte au monde moderne en séparant la politique de la morale. Pourtant l’artiste, dans sa préface, ne peut accepter ce jeu : “Chaque jour nous constatons encore que, dans le jeu ambigu et souvent criminel de la politique, auquel les peuples confient toujours avec crédulité leurs enfants et leur avenir, ce ne sont pas de hommes aux idées larges et morales, aux convictions inébranlables qui l’emportent, mais ces joueurs professionnels que nous appelons diplomates, - ces artistes aux mains prestes, aux mots vides et aux nerfs glacés”. Sans doute nombreux sont ceux qui, aujourd’hui encore, convoqueront les mânes de Sweig contre le sang glacé du Prince italien.

N’oublions pas que Stefan Zweig, dans la partie consacrée à Hölderlin de son Combat contre le démon, avait déjà pris à parti le moulin de la destruction de la Révolution levant sa hache sur la beauté du monde. “Divers est leur trépas, mais pour tous il est précoce.” En France André Chénier, Apollon d’un nouvel hellénisme, trainé à la guillotine le dernier jour de la terreur. En Angleterre en quelques années, John Keats, Shelley et Lord Byron, la plus noble floraison lyrique est anéantie. Pour l’Allemagne Novalis, Kleist, Raimund, Büchner, Hauff, Schubert, expirent avant le temps. Leopardi, Bellini, Gridojedof, Pouchkine endeuillent Italie et Russie. Seul Goethe est toujours debout à Weimar.

Petite curiosité : Il travaillait dix heures par jour. Voilà l’expression typique de Stefan Zweig désignant celui qui se donne passionnément à son activité. Une expression allemande ? Une limite personnelle ?

Vite courez chez votre libraire ! 10€ pour une magnifique biographie de Zweig couvrant, certes la vie de Fouché, mais surtout une vision de la révolution française par un magnifique écrivain du XXème siècle!

Grand merci à Antoine à qui je dois cette lecture, cette vision.

Grasset – Les cahiers rouges, 312 pages, 9,60€

Lectori salutem, Pikkendorff

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