STEFAN SWEIG – MARIE-ANTOINETTE

Publié le par Patrick Chabannes

STEFAN SWEIG – MARIE-ANTOINETTE

"Marie-Antoinette n’avait compté pour la politique des Habsbourgs qu’aussi longtemps qu’elle était resté reine de France ; une reine détrônée, une simple femme dans le malheur est complètement indifférente aux ministres, aux généraux, aux empereurs ; la diplomatie ignore la sentimentalité."

Extraordinaire. Exceptionnel. Prodigieux.

Stefan Sweig, autrichien, homme du XXème siècle propose aux Français contemporains une biographie d’une qualité proche du génie. Ce monument doit être lu par tout Français amoureux de l’histoire et de la culture européenne et au-delà des hommes.

La psychologie créatrice : "La loi suprême de toute psychologie créatrice n’est pas de diviniser, mais de rendre humainement compréhensible ; la tâche qui lui incombe n’est pas d’excuser avec des arguties, mais d’expliquer".

Cette belle écriture sublimée comme d’habitude par son traducteur, que dis-je, son interprète Alzir Hella.

La capacité de distanciation par rapport aux évènements furent-ils violents, comme dans son Conscience contre violence, “Toujours aux époques de fanatismes l’homme resté humain est complètement seul et impuissant au milieu des zélotes en lutte les uns contre les autres.”

Un travail d’historien rigoureux écartant toutes les sources litigieuses écrites par ceux qui survécurent à la tourmente et par là-même n’en furent pas. Un usage mesuré des écrits d’Alex de Fersen éclairant la scène d’une lumière intime. Cette révolution française sera de nouveau sous le regard de Stefan Sweig lorsqu’il rendra les honneurs à Hölderlin (1770-1843) dans son Combat contre le démon.

1769, Louis XV demande la main de Marie-Antoinette pour son petit-fils. Cette alliance internationale sombre avec son mari si nonchalant, l’un chasse le jour tandis que l’autre passe ses nuits en compagnie douteuse. "Aussi, lorsque Louis XVI deviendra un époux réel, un père de famille, il restera, lui devrait être le maitre de la France, le serviteur docile de Marie-Antoinette, uniquement parce qu’il ne sut pas être à temps son mari."

Son ode au Trianon est prodigieuse. "Trianon restera à jamais le vase le plus gracieux, le plus fin, et cependant imbrisable, de cette délicate floraison. ; ici le raffinement, le culte de la jouissance est devenu un art, s’est totalement incarné en une seule demeure, en une seule image."

Marie-Antoinette est alors dépensière, rococo. Elle est son époque. "Cette conception frivole de la vie, qui, du point de vue historique, est sans nul doute une faute, toute sa génération l’a partagé : c’est par son entière adhésion à l’esprit de son époque que Marie-Antoinette est devenue la femme du XVIIIème."

Puis tout bascule. Sweig démonte alors tout à la fois l’hagiographie républicaine et royaliste, les renvoie dos à dos. "Deux partis, deux façons de présenter les faits ; là où s’exprime le parti, la vérité parle rarement."

Le jeu des grandes puissances et de Louis XVIII pendant la Révolution est alors bien différent de nos cours d’histoire tant la Révolution fait partie encore de la naissance de la France républicaine. "Mais il ne faut pas oublier que l’idée de nation, l’idée de patrie, n’existait pas encore au XVIIIème siècle ; la Révolution française seulement commence à lui donner corps en Europe.[…] De part eu d’autre il n’est pas question des intérêts du pays, on se bat pour une idée, celle de la dynastie ou celle de la liberté. Et rien ne caractérise mieux la différence de conception entre l’ancien et le nouveau siècle que ce fait.[…] On le voit l’idée de patrie et de nation n’est pas encore bien claire en 1791 ; c’est cette guerre seulement qui, en donnant naissance aux armées nationales, à la conscience nationale et par là aux guerre fratricides entre peuples, va créer le patriotisme et le léguer au siècle suivant."

Le rythme du texte accompagnée d’une profondeur d’analyse exceptionnelle décrit ; les jeux politiques de la cour, les intrigues, les pamphlets, les portraits tels que celui de Mirabeau, les tentatives de fuites, Varenne, la classe des possédants dépassés par les forces mises en mouvement, la digne fin de Louis XVI, la Conciergerie, le Temple et "C’est seulement lorsque le jeu devient grave et que sa couronne lui est enlevée, que Marie-Antoinette acquiert l’âme d’une reine."

Marie-Antoinette, la frivole, la rococo saura alors résister, ne jamais s’abaisser. "Mais secrète consolation, en face de toute puissance collective, si l’individu est ferme et résolu, il finit presque toujours par être plus fort que n’importe quel système."

Et pour finir Louis XVIII tirera les marrons du feu qui couvera encore trop vivement pour qu’il ne s’y brûle pas : "Le comte de Provence a finalement réussi à accéder ; par-dessus trois millions de cadavres, au trône de France sous le nom de Louis XVIII ; l’homme aux agissements obscurs est enfin parvenu à son but."

Reconnaissant la supériorité de Stefan Sweig, j’ai volontairement utilisé les phrases distillée ici et là. Ces phrases, ces mots d’une puissance extraordinaire qui démontrent que "le calme est un élément créateur. Il rassemble, il purifie, il ordonne les forces intérieures."

Ecrit en 1932, traduction par Alzir Hella pour Grasset dès 1933.

Livre de poche, 2011, 503 pages, 7,50€

Lectori salutem, Patrick

Publié dans histoire, biographie

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