CHRISTINE CAYOL ET WU HONGMIAO – A QUOI PENSENT LES CHINOIS EN REGARDANT MON LISA ?

Publié le par Patrick Chabannes

CHRISTINE CAYOL ET WU HONGMIAO – A QUOI PENSENT LES CHINOIS EN REGARDANT MON LISA ?

« Atteindre l’autre dans ses lignes dans son devenir, en suivant les lignes de fuite qu’il trace tel un peintre à travers sa culture et ses désirs. Atteindre l’autre, se laisser atteindre par lui. » (CC)

Sur la porte de la Cité Interdite le portrait de Mao regarde les générations suivantes, les occidentaux semblent interdits, les chinois respectueux…Mona Lisa di Giocconda toise les touristes les interrogeant de ce regard….

Partis à l’écoute des différences de l’autre, à la découverte de nos représentations mentales, de ces points aveugles, ces biais civilisationnels, Christine Cayol (philosophe résident en Chine) et Wu Hongmiao (professeur de français à l’Université de Wuhan) nous ouvrent à la fois la porte de notre propre monde, si fréquenté qu’il en est inconnu et l’accès au mode de pensée des chinois.

Une conversation entre amis déambulant dans un musée. Les auteurs découvrent des œuvres picturales et s’étonnent, analysent, dissertent, comparent, effleurent, approfondissent, partagent.

Une richesse extraordinaire, un livre nécessaire, « Ce qui nous importe ici, c’est le poids de ces représentations sur nos consciences occidentales. » (CC)

Nul besoin de connaître la peinture occidentale. Au contraire. Vous n’en serez que plus étonné de vous découvrir héritier de l’Occident grec, chrétien ou moderne, prisonnier de ses représentations mentales, et enfin capable de répondre à la question récurrent : Qu’est-ce qu’être occidental ? Des héritiers. Nous sommes des nains assis sur les épaules de géants nous confiait Georges Bernanos (1888–1948). Au passage il sera rappelé que si la liberté, l’égalité, la reconnaissance de la personne dans son être individuel et donc la démocratie sont les produits de la pensée occidentale et de la chrétienté, elles ne peuvent être le seul canon, la seule vérité, l’unique représentation possible.

Pourquoi convoquer l’art et la peinture ?

« Ce détour par les œuvres nous permet de nous comprendre sans nous figer. Sans soucis d’aboutir à des conclusions trop rapides, ni même à réduire certaines incompréhensions, sans rechercher les définitions trop nettes sur les Chinois et les Occidentaux…le risque de définir, ne se confond-il pas souvent avec le désir d’en finir avec ? » (CC)

« Pourquoi tant d’œuvres sur des thèmes religieux ? Que vous le vouliez ou non, je pense que l’idée d’un Dieu transcendant qui connaît le fond de vos conscience continu de jouer un rôle prédominant dans votre culture aujourd’hui dite athée » (WH).

La liste des tableaux évoqués et ayant leur photo dans le livre

L’Annonciation de Giotto di Bondone (1303), l’Annonciation de Fra Angelico (1430), l’Annonciation de Sandro Botticelli (1489), l’Annonciation de Rogier van der Weyden (1431), la Vierge de l’Annonciation de Antonello de Messine (1475-76), la Vierge du chancellier Rolin de Jan van Eyck (1435), la Crucifixion de Diego Velasquez (1632), la Pietà d’Avignon de Enguerrand Quarton (1455), la Resurrection de Piero della Francesca (1463-65), le Retour du fils prodigue de Rembrandt (1662),la Femme adultère de Lorenzo Lotto (1528), les époux Arnolfini de Jan van Eyck (1434), les Ambassadeurs de Hans Holbein (1533), les deux amis de Shi Tao (env 1650 fin Ming début Quing), la Chute d’Icare de Pierre Bruegel l’Ancien (1560), la Mélancolie d’Albercht Dürer (1514), la Joconde de Léonard de Vinci (1503-04) et Narcisse du Caravage (1597-99)

Quelques sujets de conversations parmi d’autres

La transcendance, le « lâcher-prise », liberté individuelle, le groupe, la perspective ou les lointains, la vérité et les contrats, oral ou écrit.

De la transcendance

« Dans ce dialogue libre et incessant entre l’ordre humain et l’ordre divin, on devine en sourdine ces appels à la liberté et à l’égalité qui oriente votre histoire et votre pensée. » (WH)

La transcendance ne fait pas partie de la tradition chinoise alors qu’elle est un marqueur de l’Occident (et du M-O d’ailleurs).

En Chine, une œuvre classique, calligraphie ou paysage, se propose comme un monde dans lequel il s’agira de se mouvoir en y puisant les énergies qui l’ont fait naître.

Les œuvres occidentales comptent une histoire, jouent avec les symboles qu’il s’agira d’analyser et d’interpréter.

Liberté individuelle et relation au groupe.

« Plutôt que de s’appréhender soi-même comme un sujet qui existe en lui-même et pour lui-même, chacun trouve sa place dans ce grand tout hiérarchique et affectif qu’on appelle la famille. Nous appartenons à des cercles qui nous relient selon que nous nous retrouvons à travers des liens filiaux, amicaux et, bien sur, nationaux, fils et fille d’une même patrie, la Chine. » (WH)

La liberté individuelle est au cœur de la pensée occidentale. Par exemple pour en rester à l’espace religieux, Adam et Eve et Sainte Marie ont une proposition avec la liberté de choisir. Cela nous semble évident. La découverte de la pensée chinoise démontre qu’il s’agit d’un point aveugle qu’il nous faut découvrir pour grandir.

« Dans ce dialogue libre et incessant entre l’ordre humain et l’ordre divin, on devine en sourdine ces appels à la liberté et à l’égalité qui oriente votre histoire et votre pensée. »(WH)

A propos du lâcher prise à la mode en Occident

« Cette expression vous convient si bien, à vous Occidentaux. Cela implique de tenir, puis de lâcher ce que l’on a saisi. » (WH)

L’attitude chinoise consiste à ne rien tenir, ni retenir pour se rendre attentif aux mouvements du ciel et les épouser. C’est le Tao.

Oral ou écrit

« Encore aujourd’hui, nous ne nous comprenons vraiment qu’en passant à l’écrit ; vous le voyez dans la rue : quand nous avons du mal à nous comprendre, nous dessinons des caractères dans la paume de la main pour voir à quel sens nous nous référons. » (WH)

Les contrats, la vérité en Chine

« La «vérité» chez nous n’est pas la résultante d’une parole ou d’un écrit, mais d’une synthèse et d’un agencement. Il faut tenir compte d’un ensemble dans lequel l’argumentation (ce qui est dit), l’expression du visage et d’un comportement (ce qui est montré) et surtout la situation politique, économique, affective) permettent de déchiffrer l’intention ou la réaction affective de l’interlocuteur. La difficulté tient au fait que chaque élément constitutif de cet ensemble bouge, le discours peut varier autant que les attitudes et le contexte dans lequel nous sommes pris. La « vérité » se laisse ressentir au cœur de ce mouvement complexe, incessant et finalement silencieux. » (WH)

La perspective qui relève à la fois d’une technique et d’une vision scientifique du monde existe-t-elle dans la peinture chinoise ?

« Notre rapport à la perspective est de l’ordre atmosphérique, fondé non pas tant sur l’observation que sur l’impression. L’effet de profondeur qui existe dans de nombreux rouleaux peut-être rendu grâce à la perception de trois sortes de lointains qui organisent l’espace : haut-bas, loin-près, central-de coté. La notion même de point de fuite et de point unique selon lequel le regard s’orienterait selon un seul point de vue afin de voir ce qu’il y a à voir et rien d’autre n’existe pas dans notre peinture et j’ajouterai qu’elle n’existe pas dans notre pensée. Nos yeux se déplacent sur la peinture comme des enfants sur un terrain de jeu, et celle-ci change d’aspect comme dans un jardin chinois. Le rouleau de peinture chinoise exige la mobilité, il suppose une multitude de points de vue qui ne s’opposent pas, mais se nourrissent sur un mode cumulatif. »

Quel voyage extraordinaire ! Merci !

Bravo aux éditions Taillandier et à Babelio, la bibliothèque en ligne

A recommander d’urgence à tous les honnêtes hommes à la découvertes des autres et d’eux-mêmes.

Taillandier, Octobre 2012, 262 pages, 20€

Lectori salutem, Pikkendorff

Publié dans arts, conscience, Management

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