CLAUDE PUJADE-RENAUD - DANS L’OMBRE DE LA LUMIÈRE

Publié le par Patrick Chabannes

CLAUDE PUJADE-RENAUD - DANS L’OMBRE DE LA LUMIÈRE

“Je n’avais pas envie de me rendormir, j’écoutais le ressac de ton rêve se prolonger en moi.”

J’ai passé une semaine à l’ombre de la lumière, envouté par une musique douce et amère, par la voix de Claude, chaude comme ces journées sous le dur soleil de Carthage. J’ai été Elissa, Elissa l’abandonnée, assise à l’ombre de la chapelle de St Cyprien, le regard porté sur “la mer et la ville, plongé dans cette effervescence marine, citadine, cette chaleur moite, ce mélange d’indolence et de violence sourde ”. Je suis la plainte sensuelle et désespérée de n’avoir rien oublié de “ce feu, de cette flamme, tant mon sexe et ma mémoire en conservent la trace. ”

Ce livre extraordinaire, couleur du sable, couleur de la mer, met en scène Silvanus, le copiste, chrétien fervent, partageant sa lecture des Confessions. Augustinus y a laissé le témoignage de ses contradictions. Silencieuse, Elissa écoute, sans laisser paraître le trouble créé par ses émotions d’un premier jour, d’un premier amour, de la trahison, de l’abandon. Les Confessions ne livrent pas le nom de celle qui partageât la vie du futur Père de l’Eglise pendant près de 15 ans. Elles mentionnent la faute. “Et bien moi, Elissa, je fus cette putain de cet Augustinus, et je n’en suis pas peu fière. ”

Elissa ? Dans le Carthage du IVème siècle, deuxième ville de l’Empire, détruite et reconstruite, bigarrée et métissée, dans ce quartier de Mégara si cher à Flaubert, vit la concubine d’Augustinus, la femme sans nom des Confessions de Saint Augustin (Thagaste 354 – Hippone 430). Claude Pujade-Renaud choisit de l’appeler Elissa. Car Elissa est Didon en phénicien. Didon l’errante, la fondatrice sur la colline de Byrsa, de la ville neuve, Carthage (Qart Hadath en punique). Elissa-Didon, abandonné par Enée pour une autre destinée, une autre femme. “ Je déteste cet Enée qui passe, ravage, et fuit. ”

Augustinus cherche la vérité, accompagné de Elissa, parcourant les routes de Thagaste à Carthage, de Carthage à Rome, de Rome à Milan. Ce zélote du Manichéisme rencontre Ambroisius. 387, Augustinus se convertit au catholicisme. Victoire de sa mère Monnica. Bigote ou sainte, elle est d’abord cette barrière permanente entre Elissa et son amour.

Répudiée, Elissa, repart en Afrique laissant son fils, le fils du péché, Adéodat à son père…. “J’avais 32 ans lorsque Augustus m’a rejeté. Depuis je n’ai plus fait l’amour. ”

La conversion, l’abandon

“Traître, salaud, tu brûles ce que tu as adoré ! Ce que tu as fait adorer à tant d’autres ! A moi, à tes amis très chers, armé de ta séduction, de ta vigueur intellectuelle et de ta rage persuasive. Salaud ! Fulmine, fulmine, tu ne m’empêcheras pas d’aimer mes fruits de lumière. L’été mûrit, les figues et les grenades également. Si longtemps je fus ce fruit que tu faisais mûrir, s’entrouvrir, juter. En toute saison. ”

L’Evêque d’Hippo Regis (Hippone), docteur de la grâce ou de la persécution, lutte contre les hérésies. Une œuvre est née sur une intransigeance doctrinale accompagnée d’une violence que n’aurait pas reniée un Calvin. Les Donatistes, les Manichéens et les Pélagiens perdirent le combat. Mais l’Empire est assiégé par des barbares, des chrétiens ariens, une hérésie armée d’acier. Le Goth Alaric pille Rome à plusieurs reprises et Augustinus perdit la vie pendant le siège d’Hippone par Genséric et ses Vandales, chrétiens mais bons ariens aussi.

A Elissa, la manichéenne, les derniers mots : “Les véritables barbares, ce sont ces chrétiens qui ont chassé nos anciens dieux. ”

“Parfois je ne sais plus si je t’aime. Ou si je m’aime moi en t’aimant.”

La parole à Claude Pujade-Renaud

“Elle a vécu une quinzaine d’années avec celui qui deviendra saint Augustin. On ne connaît pas son nom. On ne sait pas ce qu’elle est devenue après avoir été répudiée par l’homme aimé. Et qui l’aimait. Certains biographes de saint Augustin suggèrent que, peut-être, elle serait entrée dans une communauté de femmes chrétiennes. Fait sur lequel on ne détient aucune trace historique. Cette “fin édifiante” ne me plaisait pas. D’où le désir d’imaginer pour cette femme un tout autre itinéraire, dans cette ville de Carthage où l’homme aimé, devenu un évêque célèbre, vient parfois prêcher. Sur le couple. Sur la grâce et le péché. Sur l’effondrement de Rome. Elissa demeure discrètement dans l’ombre et le silence, mais aspire à la lumière, fidèle au manichéisme partagé autrefois avec Augustinus (j’ai préféré conserver le nom latin, plus chantant). Et c’est seulement après avoir achevé ce roman que j’ai compris combien certains traits de ma mère avaient nourri le personnage féminin de ce roman.

Le hasard m’a fait naître en Tunisie. Sans doute ai-je eu le désir, sur le tard, d’inventer une histoire se déroulant dans cette contrée qui, à l’époque de saint Augustin, était une province romaine où s’affrontaient, tumultueusement, païens, manichéens, juifs, chrétiens. Seize siècles plus tard, les dieux et les hommes ont certes changé mais les conflits persistent, tumultueux.”

Actes Sud, Janvier 2013, 297 pages, 21,80€

Grand merci et bises à Anne qui présenta l’ouvrage lors d’une soirée littéraire à l’Heure des Mamans.

Lectori salutem, Pikkendorff

Publié dans Littérature, conscience

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