ROBERTO CASATI – CONTRE LE COLONIALISME NUMÉRIQUE. MANIFESTE POUR CONTINUER À LIRE

Publié le par Patrick Chabannes

ROBERTO CASATI – CONTRE LE COLONIALISME NUMÉRIQUE. MANIFESTE POUR CONTINUER À LIRE

“La légitimité de la migration vers le numérique doit être établie au cas par cas ; elle en appelle à des interprétations créatives, et c’est précisément ce que nous tenterons de faire dans le livre.”

Extraordinaire essai scientifique exprimé dans la langue commune posant la question de l’usage du numérique et de la lecture instrument de la liberté.

Qu’est-ce donc que le colonialisme numérique ? Une idéologie tendant à faire entrer les nouvelles technologies dans tous les domaines de notre vie car “si tu peux, tu dois. Pour les colons, il ne devrait même pas y avoir de débat”.

Réfléchir sur l’usage du numérique, penser à ses apports objectifs et à ses dangers est le fait de ceux qui ne savent pas vivre avec leur temps, des déclassés du darwinisme social. Mais qui aura un avantage darwinien dans la société de demain ? Le grand gaillard, casque sur les oreilles, regardant un film sur une tablette retro-éclairée en tapotant un SMS et parcourant son fil twitter ou le lecteur de livres-papier capable encore de se concentrer, d’entrer en lui pour mieux connaître l’autre.

L’ouvrage est d’abord un manifeste pour lire, condition nécessaire de la liberté, principe de l’être. Nous n’oublions pas le livre objet, avec cette odeur du papier, l’ambiance de gentillesse et de calme qu’offrent les bibliothèques et cette nostalgie lorsque le regard se pose sur un livre que personne n’a ouvert depuis 20 ans, ses pages encore liées…

La lecture, tout revient à la lecture. Seul moyen de s’instruire, de s’informer, de porter un regard critique sur le monde, un esprit ouvert sur les différences, une connaissance de soi. Oui, Lire tue les ignorances et les préjugés.

N’est-il pas surprenant de voir en France encore tant de gens accrochés à un journal ou un livre dans le train ou le métro aux heures de pointe, alors qu’à Atlanta ou à San Francisco, le pionnier de la télévision et du numérique, le regard dans le vide, l’air absent, lit peu, s’informe peu, participe peu, ne vote pas et se laisse écraser par un système oligarchique ou ploutocratique, c’est selon, qu’il a renoncé à connaître ou créer.

La lecture est attaquée par le manque de lumière dans les chambres d’hôtel ou les chemins de fer, par le bruit continu de l’économie du divertissement abrutissant.

La multitude et l’instant. Les deux mots d’ordres du jour. Ne cueillir que les fruits mûrs à portée de main, optimiser les coûts et les efforts. Le livre numérique est le compagnon idéal du commerce, de l’Homo economicus. Un livre pour le monde, une campagne de communication pour la planète, les bibliothèques numériques vous le «conseillent» à vous personnellement et à la multitude en même temps. Ces marchands savent ce que vous achetez, ce que vous lisez page après page, ce vous avez acheté sans jamais le lire, que vous commencez sans le finir, ce que vous lisez le jour ou la nuit…Le livre papier échappe à l’intrusion de la personnalisation, liberté...

Et pourtant, le marché du livre électronique n’a pas créé, aujourd’hui, de nouveaux horizons de lecture en utilisant les fantastiques caractéristiques du support. Il se contente voler de la lecture au livre papier. Pourquoi ?

Au-delà de la lecture, le marché de votre attention

La lecture approfondie, le temps au service de l’élaboration de la pensée. L’Ipad et ses épigones sont des instruments de divertissement cherchant à capturer notre attention. De la valeur accordée à notre principale ressource intellectuelle dépendra l’issue de la bataille entre la lecture et le divertissement, la réflexion et la consommation, la liberté et l’emprisonnement. L’attention disparue, la rhétorique de l’écrit disparaît au profit de l’oralité, des sophistes et des manipulations cognitives de tout poils.

“Le livre, fil d’Ariane tendu à l’esprit sans qu’il y prête attention.

Une analyse de la lecture électronique de Josh Schwartz pour Slate nous atterre. La majorité des lecteurs numériques, intéressée par un article au point d’en faire la promotion, ne parcourt pas la page jusqu’à la fin. Plus de la moitié change de page après les premières lignes. Auteurs tremblez ! Tout doit être dit dans les premières lignes.

L’école, dernière bataille de la lecture.

“Si la lecture est vraiment importante, pourquoi ne pas demander aux étudiants de lire à la maison, pendant les vacances, mais pas à l’école ? ”

A grands renforts d’études aux chiffres tronqués, le colonialisme numérique entre dans nos vies et nos têtes. L’auteur reprend et démonte scientifiquement les fausses vérités assénées à longueur de journée.

  • Les natifs numériques ou génération Y auraient une intelligence numérique ?
  • Le magnifique multitasking ne serait-il pas qu’une dispersion ?
  • Les réseaux sociaux d’amis n’existeraient-ils que grâce à une demande d’intimité accrue pour un cercle d’amis restreint ?
  • A propos des MOOC, de ces cours magistraux. Ne devraient-on pas se demander comment on pu en arriver à donner des cours magistraux devant 600 personnes ? Quel projet pédagogique ? Projet pédagogique ou teasing marketing ?

Addiction numérique ?

Et si nous étions des “gens parfaitement normaux mis face à des décisions terriblement conditionnées par la façon dont sont présentées les alternatives, par exemple entre un texte un peu ardu et la énième vidéo du chat qui peint. ”

Extraordinaire essai pour ceux qui doivent s’exprimer par écrit du courriel à l’essai, pour les parents, pour les étudiants, pour les hommes voulant vivre libres, pour tous.

Albin Michel, bibliothèque Idées, 2013, 200 pages, 17€ et pas plus !

Aux curieux et aux hommes libres, renvoyons à Noam Chomsky et ses écrits sur le langage, la raison et la liberté.

Lectori salutem, Patrick

Publié dans digitalisation

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