SORJ CHALANDON – LE QUATRIEME MUR

Publié le par Patrick Chabannes

SORJ CHALANDON – LE QUATRIEME MUR

Je ne veux pas comprendre. C’est bon pour vous. Moi je suis là pour autre chose que pour comprendre. Je suis là pour vous dire non et pour mourir. Antigone – Anouilh.

Et l’œuvre de Sorj Chalandon devient grandiose et universelle. 200 pages extraordinaires décrivant Georges, cet autre nous-même, prenant ses quartiers dans un Liban déchiré, offrant un rôle à chacun des belligérants sunnites, druzes, chiites, chrétiens et musulmans, prenant le rôle du chœur celui du juif et fabricant la paix pendant deux heures sur le front entre cour et jardin.

1974, nous sommes les résistants avec nos « Palestine vaincra » et autres slogans libérateurs des peuples. Nous sommes, Georges le narrateur et son petit groupe d’intellos, cette gauche certaine de ses valeurs de progrès et d’humanisme combattant dans nos rues le confort que nos parents n’ont pas eu. Et puis est venu Sam, Samuel Akounis, un juif grec qui a connu la dictature des colonels. Blessé lors de la bataille d’Athènes où l’on chantait « Pain, éducation et liberté », il est exilé parmi nous. Nos combats sont un genre d’opérette pour cet homme libre redoutant les certitudes mais pas les convictions. Nous criions CRS=SS. Sam nous pris le bras et face aux CRS, ses questions claquent : « Montre-moi Aloïs Brunner ! C’est lequel. Celui-là ? Celui-ci ? Où se cache ce salaud ?» Aloïs Brunner n’est pas là, Georges. Ni aucun autre SS. Ni leurs chiens, ni leurs fouets. Alors ne balance plus jamais ce genre de conneries, d’accord. »

Littérature, ni roman, ni histoire, juste littérature et ses situations toutes pleines de nos contradictions, ses phrases décrivant des personnages pleins de nos sentiments. Une œuvre de littérature qu’éviteront les fous de thrilleurs et de polars mais à laquelle sauront s’abreuver les lecteurs amateurs de style empli de la vie. Une livre ouvert à ceux qui ont fait tomber leur quatrième mur.

Sam, révélateur des contradictions liées aux certitudes de Georges, que dis-je de nos certitudes, aime le théâtre d’Anouilh, son Antigone et son Créon, ses personnages riches de leur conviction. Combattre le quatrième mur. Le théâtre et son quatrième mur, cette façade imaginaire que les acteurs imaginent en bord scène. Une muraille qui protège leur personnage, un remède contre le trac, la frontière du réel, une clôture invisible que brise parfois une réplique lancée au public. Ce quatrième mur de nos vies qui nous empêchent d’entendre la douleur des autres.

Sam, sur son lit d’hôpital, fait promettre à Georges de réaliser son rêve : monter Antigone à Beyrouth en pleine guerre du Liban. Occasion de refaire le monde sous ses coups, d’ouvrir son quatrième mur fermé de ses certitudes, le Liban sera la renaissance du petit gauchiste racorni transformé en un homme affirmant ses contradictions, reniant ses certitudes fort de ses convictions.

Du grand, très grand, Sorj Chalandon. Un grand moment de littérature.

Cette maison n’était pas une ruine de guerre. Elle était la guerre. De la terrasse au sol, les combats l’avaient martelée comme un plateau de cuivre. Pas un pouce intact. Partout ses colonnes fragiles, ses balcons, ses fenêtres romanes, les pointillés des rafales, les impacts des tirs de précision, les écorchures de grenades, les déchirures de roquettes, les cicatrices ouvertes par les mortiers. Dans le soleil levant, les décombres d’une arène antique.

Pourquoi Antigone ? Le Liban est un pays en guerre et nous ne sommes pas réunis autour d’un texte qui parle de paix. Personne ne tend la main à personne et tout le monde meurt à la fin, non ?

Grasset, Août 2013, 325 pages, 19€

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