Eric Werner – Le temps d’Antigone

Publié le par Patrick Chabannes

Eric Werner – Le temps d’Antigone

Il y a beaucoup de choses terribles dans le monde, cela étant aucune n’est plus terrible, lorsqu’elle se met en mouvement, que l’homme lui-même. In Antigone, Sophocle, vers 332-375.
Un magnifique essai de Eric Werner proposant à partir de la pièce de Sophocle (écrite vers 443-442) une promenade intellectuelle à la rencontre de Créon, Antigone, Œdipe, le Christ, Karl Barth, Margaret MacMillan, Ernst Jünger, et l’hybris au cœur même de la révolution technique, de l’évolution générale vers l’automatisme.

Notre post-civilisation est à la fois hyper-violente et hyper-bien-pensante : hyper-violente car hyper-bien-pensante.
Avec le mouvement, les lois non écrites sont les valeurs sur lesquelles se construit la civilisation. Défendre les lois non écrites, c’est donc défendre la civilisation qu’elle commence à exister (Sophocle-Antigone), que son existence soit menacée ou, comme aujourd’hui, lorsqu’elle n’existe plus. Créon, Antigone et Tirésias, un débat millénaire sur les limites de la liberté de l’homme, des lois non écrites et de la tradition ; un essai sur l’hybris, le péché de démesure et la sôphrosunè, le sens de la mesure ; de Diké, la justice et ses auxiliaires, les Erinyes, les envoyées de Nemesis, la vengeance.
La démesure, aujourd’hui est voilée derrière les mots, camouflée pour que ses excès paraissent des libertés nécessaires. Cette euphémisation est une des facettes de la bien-pensance.

La Guerre est le père de toute chose. Héraclite, fragment 53.
L’entièreté de nos activités et même de nos loisirs repose sur la guerre ou à tous le moins le conflit. Quelques hommes, ou dieux ou prophètes c’est selon, eurent la force d’exprimer des lois pour en limiter l’hybris permettant à l’homme d’intérioriser le point de vue de Dieu, des dieux, de la Nature, enfin d’une mesure autre que lui-même. Antigone est donc une incarnation des lois non écrites.
L’homme est un être de désir, de désirs. Le plaisir de l’audace, la griserie de la chasse. Ce n’est que la chasse, et non pas la prise, qu’ils recherchent. In Pensées, fragment 139, Pascal.
Guerre, violence, désirs, la civilisation s’est construite sur notre nature grâce à la création de limites à la violence, les lois naturelles ou divines, les lois non écrites permettant la recherche de ce point d’équilibre prêtant, par nature, à contestation.

Le temps d’Antigone est celui du petit nombre.
Les lois non écrites, entre raison et tradition, entre liberté et religion. Antigone n’occupe pas une position intermédiaire, un point d’équilibre. Antigone se situe à la fois complétement du coté de la raison et complétement du coté de la religion. Non point un équilibre empruntant un peu des deux mais l’accomplissement des deux à la fois, l’entremêlement (pareiron), à l’exact point de rencontre des deux sphères humaine et divine, une figure christique, le Christ, homme-dieu, n’était-il pas aussi à ce point de rencontre ? La liberté et l’autonomie de l’homme et quelques lois…

Terrible est et demeure à jamais une seule grandeur : l’homme, et ses armes ne sont que le prolongement de ses membres, un incarnation de son esprit. Ernst Junger, Journaux de guerre 1939-1948
L’individu est si dépendant de la continuité de la vie collective dans son ensemble que, au-delà des rodomontades, un conformisme est inévitable….Les capacités de survie en dehors du système sont aujourd’hui réduites à rien. Certain parlent de l’homme augmenté, Hybris répondrait Antigone ou Jünger ! Parlons plutôt d’un homme, entièrement dépendant, pour l’accomplissement des fonctions humaines les plus élémentaires, de la gigantesque machinerie technico-économico-sociale. (in une question de taille, p67-78, Olivier Rey, Stock, 2014)

Les doctrines exclusivement économiques doivent nécessairement mener au cannibalisme. Ernst Jünger, Journaux de Guerre 1939-1948.

Avant 1914, malgré tous ses problèmes, l’Europe espérait que le monde devenait meilleur et que la civilisation humaine avançait. Après 1918, cette foi n’était plus possible. Margaret Macmillan, Vers la grande guerre : comment l’Europe a renoncé à la paix.

Ni les peuples ni leurs dirigeants ne posèrent de limites à quelques actes que ce soit qui, pensaient-ils, pourrait les aider à vaincre. Winston Churchill cité par Paul Johnson in Une histoire du monde moderne, Robert Laffont, 1985.

L’Homme s’est mis en mouvement et les lois non écrites ont été enterrées… Créon a eu raison de Tirésias et d’Antigone ? La Post-Civilisation mangera-t-elle l’homme ?

On ne lit pas du Xénia par hasard….Xenia, Collection Franchise, zone libre pour le débat d’idées, 2015, un concentré de 150 pages d’intelligence parfois dérangeante pour 17 petits euros

Lectori salutem, Patrick

Publié dans conscience

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