Anton Tchekhov - Règles à l’usage des jeunes auteurs

Publié le par Patrick Chabannes

En 1885 Anton Tchekhov, médecin à l’aube de sa vie littéraire, guide ceux qui malgré les nombreux avertissements se destinent à une carrière d’auteur.

  1. Il se rappellera qu’être écrivain d’occasion et écrivain amateur vaut mieux que d’être écrivain de métier. Un chef de train qui compose des vers vit mieux qu’un poète qui n’est pas chef de train.
  2.  Il s’enfoncera bien dans le crâne que l’échec dans la carrière des lettres est mille fois préférable au succès. Le premier n’est puni que par la désillusion et la franchise humiliante de la boîte aux lettres, mais le second traîne derrière lui l’accablante course aux droits d’auteurs, à leur perception en coupons périmés et à de nouveaux essais.
  3. L’art pour l’art est plus fructueux que la recherche du vil métal. Les gens qui écrivent n’achètent pas de maison, ne voyagent pas en première, ne jouent pas à la roulette et ne mangent pas de soupes de poissons. Leur nourriture, c’est le miel et les sauterelles de l’anachorète, leur gîte, la chambre meublée, leur moyen de locomotion : la marche à pied.
  4. Tout le monde peut essayer d’écrire sans distinction de rang social, de religion, d’âge, de sexe, de degré d’instruction et de situation de famille. Ce n’est même pas interdit aux déments, aux amateurs d’art théâtral, aux gens privés de leurs droits civiques. Il est d’ailleurs souhaitable que ceux qui se lancent à l’assaut du Parnasse soient, autant que possible, des hommes mûrs, sachant bien que les mots voyage et nettoyage s’écrivent avec un y.
  5. Il est souhaitable qu’ils ne soient, autant que possible, ni élèves officiers, ni lycéens.
  6. On présuppose qu’en plus des habituelles facultés mentales, l’écrivain doit posséder une expérience personnelle. Les honoraires les plus élevés vont à ceux qui ont fait les 400 coups, les honoraires les plus bas aux natures intactes et pures. Parmi les premiers se trouvent ceux qui se sont mariés trois fois, qui ont tenté de se suicider, qui ont tout perdu au jeu, qui se sont battu en duel, qui ont disparu pour cause de dettes, etc. Parmi les seconds ceux qui n’ont pas de dettes, les fiancés, les hommes sobres, les demoiselles de pensionnat, etc.
  7. Devenir écrivain n’est pas difficile du tout. Il n’y a pas de monstre qui ne trouve son pareil, pas de stupidité qui ne trouve son lecteur. Aussi ne désespère pas…Pose une feuille de papier devant toi, prends la plume en main, stimule ta pensée captive, et écris. Écris sur ce que tu veux, les prunes, le temps qu’il fait, la limonade, l’Océan Pacifique, une aguille de montre, la neige de l’an passé…Quand tu auras fini de gratter, prends ton manuscrit, et, les veines parcourues du frisson sacré, va à la rédaction. Enlève tes caoutchoucs de la porte et demande : « Monsieur le rédacteur en chef ? », puis pénètre dans le sanctuaire et, plein d’espoir, dépose ton œuvre…Ensuite, pendant une semaine, reste allongé sur ton divan, crache en l’air, délecte-toi de rêves, et au bout de la semaine va à la rédaction reprendre ton manuscrit. Après quoi, tu iras assiéger les autres bureaux de rédaction. Quand tu auras fait le tour et que ton manuscrit n’aura été accepté nul part, fais imprimer ton œuvre à tes frais. Les lecteurs se trouveront.
  8. Mais quand à devenir un auteur imprimé et lu, c’est très difficile. Pour cela, sache absolument lire et écrire et aie un talent au moins de la taille d’une lentille. En l’absence d
  9. e grands talents, les petits sont chers.
  10. Sois correct. Ne donne pas pour tien ce que tu as pillé, ne donne pas le même ouvrage dans deux maisons d’édition à la fois, ne te fais pas passer pour le merle blanc er le merle blanc pour toi, ne qualifie pas d’original ce que tu as pris à l’étranger, etc. d’une façon générale, souviens-toi des dix commandements.
  11. Le monde de la presse a ses usages. Ici comme dans la vie il n’est pas recommandé de marcher sur les cors sensibles, de se moucher avec le mouchoir d’autrui, de plonger les cinq doigts dans l’assiette du voisin, etc., etc…
  12. Si tu veux écrire voici comment il faut t’y prendre. Choisis d’abord un thème. Tu as à cet égard entière liberté. Tu peux même user d’arbitraire et pour ne pas découvrir l’Amérique une deuxième fois, ni réinventer la poudre, évite les terrains rebattus depuis longtemps.
  13. Le thème choisi, prends une plume qui ne soit pas rouillée, et d’une écriture lisible, sans fioritures, écris ce qui te fais plaisir d’un seul coté de la feuille en laissant l’autre en blanc. Cela est souhaitable non pour augmenter le chiffre d’affaires des fabricants de papier qu’en raison d’autres considérations très élevées.
  14. Tout en donnant libre cours à ton imagination, retiens ta main. Ne la laisse pas courir après la quantité. Plus tes œuvres seront courtes et rares, plus les éditions seront grandes et fréquentes. En général la brièveté ne gâte rien. Une gomme que l’on a étirée de toutes ses forces n’efface pas mieux le crayon qu’une autre.
  15. Quand tu as fini d’écrire, signe. Si tu ne poursuis pas la renommée et si tu as peur des coups, utilise un pseudonyme. Mais souviens-toi que quel que ce soit le masque qui te cache au public, la rédaction doit connaître ton nom et adresse. C’est indispensable pour le cas où le rédacteur en chef voudrait te présenter ses vœux de bonne année.
  16. Touche les honoraires juste le jour de l’impression. Évite de recourir aux acomptes. Toucher un acompte, c’est manger son blé en herbe.
  17. Quand tu as reçu tes honoraires, emploie-les à ta fantaisie, achète un bateau à vapeur, assèche des marais, fais-toi photographier, commande une cloche à Finland-ski, triple les dimensions de la tournure de ta femme…en un mot à ta fantaisie. En même temps qu’elle paie les honoraires, la rédaction donne aussi entière liberté d’action. Par ailleurs, si un collaborateur désirait lui fournir un décompte établissant la manière et le lieu des dépenses, elle n’y verrait certainement rien à redire.
  18. Pour conclure, relis encore une fois les première lignes de ces Règles.

Lectori salutem, Patrick

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