Michel Heurtault – Ce cœur qui haïssait la guerre

Publié le par Patrick Chabannes

« Devait-il rester dans cette ambivalence qu’il avait cultivée depuis toujours ? La vérité est un grand manteau dont la doublure est faite d’ambiguïtés et de petits mensonges. »
Un nouveau miracle de la littérature. Michel Heurtault, par un tour extraordinaire, réalise l’impossible : raconter et faire comprendre la guerre en levant le voile, avec une grande rigueur historique, sur des aspects méconnus de la 2ème guerre mondiale : la résistance intérieure allemande, la recherche scientifique et le trouble jeu des Alliés.
Avec une subtilité à couper le souffle, l’auteur nous rend complice des choix cornéliens de ceux qui vécurent cette crise de la folie de l’histoire des années 30 et 40. Ces années où « la lucidité d’un homme se mesure, plus qu’à son courage, au nombre d’incertitudes qu’il est capable d’affronter. »
Apprêtez-vous à être bousculés face aux choix impossibles de ces cœurs haïssant cette haine guerrière tout en étant les premiers sur la ligne de front aux cotés de leurs camarades. Comment pourrez-vous, préoccupés de votre pain quotidien, de vos vacances à venir, pétris de l’angélisme humaniste de notre temps, entendre ou comprendre cette voix venue du front. Car « il savait que ceux qui n’avaient pas connu la marche lourde vers la mort à donner et à recevoir, la marche sans retour contre le froid, la faim, la boue, la peur, les jours et les nuits passées dans la neige d’une tranchée auprès de ses camarades raidis par le froid, ne le croiraient pas. »

Anton, jeune ingénieur rêvant de conquête des étoiles, rejoint Wernher von Braun à Kummersdorff pour inventer et créer le futur. Tous travaillent pour l’armée mais pas avec l’armée. Ce sont les temps de la recherche, de la création, des défis techniques immenses. Et puis ils étaient scientifiques et exemptés du service militaire. Certes il y les doutes, des informations contradictoires sur des camps de travail, le départ de leurs collègues juifs. L’heure des choix est arrivée.
« Dans une dictature, il ne peut y avoir de résistance active que pour ceux qui semblent être partisans du système. Celui qui prend publiquement position contre le régime se prive du même coup de toute possibilité de résistance efficace.  (Werner Eisenberg, prix Nobel de Physique, 1932). »
Certains font le pari de la collaboration avec ce régime fort et énergique permettant à l’Allemagne de redresser la tête parmi les Nations. D’autres choisissent la résistance par l’expatriation ou l’infiltration. Parmi les scientifiques, les premiers succès furent célébrés. Les ingénieurs pensaient qu’ils avaient gagné la Lune ; les militaires la guerre.

« Ecoute le vent, comme j’écoute la nuit. J’ai pris l’habitude de te voir dans le ciel. Tu me retrouveras aussi dans la clarté qui tombe de la lune. Nous sommes nés de la même vague, nous vivrons jusqu’au bout du même souffle. » 
En fil rouge, l’amour…Adriane et Hanne. Comme pour ne pas oublier que l’amour est tout puissant même lorsque le Diable semble vainqueur.  

Ohne miche ! Ohne miche ! Sans moi ! sans moi ! Anton et des milliers d’autres avaient répété cette antienne jusqu’au départ sur le front de l’Est avec leur sens de l’honneur et du devoir sans savoir qu’ils devraient être aussi des tueurs. Les échecs répétés des lancements de fusées entrainent le départ pour le front de l’Est d’Anton et de nombreux autres scientifiques. C’est la campagne de Russie sur les pas de la Grande Armée. Les pages sont poignantes. Et pourtant « n’étaient-ils pas confrontés à des circonstances qui les dépassaient et les contraignaient à obéir, rendant vaine toute tentative individuelle ? » Allemands ou Russes, soldats ou civils, hommes ou femmes… « Une salve et ce fut tout pour des vies inaccomplies, comme des brouillons de sang, que demain la pluie ou la neige effaceraient. »

Gravement blessé, Anton est rapatrié à Berlin. « Mais la guerre n’est pas un épisode, mais une brisure de vie ». Pourtant ses forces lui reviennent. Il ne croit pas en la résistance mais il faut rester un homme debout. Rencontre avec des amis, résistants de l’intérieur, espionnant ou préparant des attentats contre Hitler ou Himmler au péril de leurs vies alors que les alliés les ignorent préférant voir l’Allemagne détruite. Le dilemme est terrible. Les résistants veulent la chute du régime, les alliés la chute de l’Allemagne. « C’était moins le Reich nazi qu’il trahirait que l’Allemagne en offrant aux Alliés des renseignements qui les inciteraient non pas à traiter avec des généraux félons, mais à abattre un pays fauteur de guerre. »

« La paix mondiale par le commerce mondial devient vite la guerre mondiale pour le commerce mondial. » Sans intérêt stratégique aucun, les alliés détruisent les villes allemandes, écrasent les civils empêchant la croissance de la résistance intérieure. Après Hambourg et Dresde, « les Anglo-Saxons inauguraient l’escalade de la terreur, avalisaient la perte des valeurs ». General Motors, ITT, Ford, IBM, DuPont de Nemours ou Standard Oil ont financé la montée du caporal moustachu. Les bombardements de masse ne furent pas en vain. Les bombes furent facturées par ce même monde marchand aux Etats, à la population, aux morts donc.

De la banalité du mal
L’on retrouvera la découverte de Hannah Arendt, La banalité du mal : les atrocités n’ont pas été commises par « des condamnés de droit commun mais par des bonnes gens qui n’auraient jamais levé la main sur une femme et qui, par la vertu de la guerre, étaient devenus des assassins ».

 « Comment Wernher von Braun, ce bâtisseur de génie, qui ambitionnait d’envoyer une fusée sur la Lune, avait-il accepté de porter l’uniforme de Sturmbannführer et maintenant de sélectionner les détenus de Buchenwald pour les envoyer mourir dans ces tunnels ? L’ambition, plus que la guerre elle-même, pouvait-elle avilir à ce point les hommes ? »
De retour à Peenmünde, le centre de recherche en jouets de destruction massive. Le Reich perd sur tous les fronts. Anton refuse de travailler sur les Wunderwaffen, les V1 et V2, dernier espoir du régime contre la puissance des forteresses volantes alliés. Mais le manque de temps et de moyens ne permit pas de changer le cours des choses. Les ingénieurs de cet extraordinaire et unique centre de recherche furent repris par les différentes forces en présence. Les américains usèrent de la bombe nucléaire et les français auront Ariane…

« Et la guerre n’est pas menée par des généraux épris de liberté, luttant contre la barbarie. Ni la loi confiée à des hommes intègres, puisqu’elle penche toujours du côté des puissants. Le droit des peuples, l’honneur, la morale, la vérité : des mots, du vent. »

 

Encore un choix de lecture avisé de ma libraire, Lucile, de la librairie-café La Suite à Versailles.

 

En lisant cette phrase j'entends encore certains de nos élites en France ou en Europe « L’intelligence politique de la masse n’est pas assez développée pour parvenir d’elle-même à des conceptions générales et précises. » (Mein Kampf)

 

Albin Michel, 2018, 730 pages merveilleuses, 24,50€ pour 15 heures de voyage dans l’espace et le temps.

Lectori salutem, Patrick

Publié dans histoire, romans

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