Jean Hatzfeld – Deux mètres dix

Publié le par Pikkendorff

"Si je comprends bien, à Helsinki, nous étions toutes les deux chargées comme de jolies mules."
Un magnifique roman sur l’amour du sport, de l’effort, du geste parfait mille fois répété. Vingt ans après Helsinski 1982, Tatyana, la Koryo-saram et Sue l’américaine se retrouvent à Bichkek au Kirghizstan. Randy Wayne retrouve aussi en ses lieux la mémoire toujours vivante de Chabdan le héros altérophile, son adversaire d’alors.  

Seules celles et ceux qui vécurent ses moments de vies extrêmes peuvent se raconter, s’écouter. Comprendre à demi-mot les stigmates du sport de haut niveau, les douleurs fulgurantes et continues; et les pilules bleues ou blanches, démocratiques ou communistes entrainant leur lot de stérilité, impuissance, vertiges.
Jean Hatzfeld entrouvre la porte du sport de haut niveau pour le vulgum pecus. Ouvrez-là ! C’est un bonheur.

 

Le saut en hauteur

Troisième tenative, une nouvelle rafale, Tatyana se reprend. Elle sort à une vitesse folle de sa courbe d’élan, mais au lieu de taper le sol du talon pour générer l’impulsion, elle l’effleure de la pointe, elle se laisse emporter dans les airs. Sa main et son bras s’élèvent en arabesque, le dos se cambre en un demi-cercle d’une élégance merveilleuse, Tatyana ressent la plénitude de son envol, elle est plume, elle a le temps de penser à sa légéreté, vit au ralenti sa solitude dans les airs, au-dessus du monde. Complices ses jambes virevoltent. Elle chute à la verticale sur la nuque, souple, termine en galipette plus qu’en roulade. Elle entend les clameurs avant d’ouvrir les yeux. 

 

L’altérophilie

Il tourne autour de la fonte, la pointe du doigt, dialogue avec elle. Il lui raconte une histoire. Il se frappe huit fois les épaules, s’immobilise et se saisit de la barre : main droite, main gauche. La fonte s’élève. Les jambes plient, le bassin va chercher au niveau des talons une force d’inertie, les poignets tournent la barre à hauteur des clavicules ; Chabdan la bloque. Il se relève au ralenti, ses pieds se mettent à bouger sans qu’on sache s’ils cherchent une meilleure position ou s’ils jouent à provoquer le suspens ; il savoure le mouvement qui dans un instant va lui arracher une terrible brûlure, il propulse la barre en l’air d’un geste inouï et, sans vaciller, la maintient à bout de bras, visage rayonnant d’un sourire intérieur. On croît qu’il va faire un tour sur lui-même. Il la pose à ses pieds, la regarde immobile.

 

 

NRF, Gallimard, Août 2018, 205 pages, 18,50€

 

Lectorat salutem, Pikkendorff

Publié dans Sport, romans

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