Sylvain Tesson – La panthère des neiges

Publié le par Patrick Chabannes

"L’imprévu ne venant jamais de soi, il faut le traquer partout.

Le mouvement féconde l’inspiration.

L’ennui court moins vite qu’un homme pressé."

Aux sources du Mékong, à plus de 4 000 mètres par un froid glacial, handicapés par un souffle oppressé, dans le Tibet minéral les chasseurs d’émotion à l’affût identifient l’indiscernable, voient l’invisible Saa, l’esprit de la montagne descendu en visite sur la terre, une vieille occupante que la rage humaine avait fait refluer dans les périphéries. L’on n’écrit pas sur du Tesson. On rêve, on voyage, on médite, on goûte avec délectation. Magnifique.

 

"Tout passe, tout coule, tout s’écoule, les ânes galopent, les loups les pourchassent, les vautours planent : ordre, équilibre, plein soleil. Un silence écrasant. Une lumière sans filtre, peu d’hommes. Un rêve."

Vincent Munier, photographe animalier mondialement connu, invite Sylvain Tesson à rencontrer la panthère des neiges et en miroir ses lecteurs sont de la fête. Le photographe aime à montrer la beauté de la nature comme un artiste. Ses albums célèbrent la grâce du loup, l’élégance de la grue, la perfection de l’ours.

Dix jours épuisants de marches et contremarches, pendant lesquels se découvrent les habitants de ces contrées sauvages, des rencontres avec les loups, les yacks, totems envoyés dans les âges, lourds, puissants, silencieux, immobiles et si peu modernes, les antilopes, les gazelles, les chiens de prairie (pikas), les kiangs (chevaux sauvages), les niverolles, les chats de Pallas, les vautours. Mais point de panthère des neiges.

"La patience, vertu suprême, la plus élégante et la plus oubliée. Elle aide à aimer le monde avant de prétendre le transformer. Elle invite à s’asseoir devant la scène, à jouir du spectacle, fût-il d’un frémissement de feuille. La patience est la révérence de l’homme à ce qui lui est donné."

À plus de 4 700 mètres, nos intrépides amis, lèvres gercés et souffle court, se mettent à l’affût dans le froid glacial sans bouger, sans certitude d’un résultat. Des attentes interminables, épreuves physiques par -30° et épreuves psychiques. Cet affût devenait au fil des jours, non pas un mode opératoire mais un style de vie. Une manière de vivre le monde. Au tout tout de suite de l’épileptie moderne s’opposait le sans doute rien, jamais de l’affût. La patience accompagnée d’une attention active et d’un oubli de soi ouvrent au mystère des arrière-plans et des présences repliées. Le monde des esprits et des bêtes sauvages caché à la vue de l’homme pressé.

Et soudain la panthère poikilos est là, silencieuse. Le paysage se fond dans Saa plutôt que l’once dans le paysage. Il faut voir ce que l’on regarde. L’œil a déjà capté ce que le cerveau se refuse encore à concevoir et la conscience à accepter. Le cerveau ne comprend pas ce qu’il voit. Elle était là. Royale. Présence de la vie, tout est là.

« La panthère était certaine de son absolutisme. Elle repose, absolument abandonnée car intouchable. Dans ma jumelle, je la vis s’étirer. Elle se recoucha. Elle régnait sur sa vie. Elle était la formule du lieu. Sa seule présence signifiait son pouvoir. Le monde constituant son trône, elle emplissait l’espace là où elle se tenait. 

Elle incarnait ce mystérieux concept du corps du roi. Un vrai souverain se contente d’être. Il s’épargne d’agir et se dispense d’apparaître. Son existence fonde son autorité. Le président d’une démocratie, lui, doit se montrer sans cesse, animateur de rond-point.

Elle incarnait ce mystérieux concept du corps du roi. Un vrai souverain se contente d’être. Il s’épargne d’agir et se dispense d’apparaître. Son existence fonde son autorité. Le président d’une démocratie, lui, doit se montrer sans cesse, animateur de rond-point.

Après un détour par les sources du Mékong, le Sông Cửu Long ou le fleuve des neuf dragons, nos amis reviennent à la civilisation l’esprit affuté et libres. "En attendant, les dieux se retiraient, les bêtes avec eux".

 

 ‘Quiconque nourrit un homme est son maître.’ (J London, Critic Magazin, 1902)

« Passèrent des villages de colons où des cubes de ciment abritaient des Chinois en kaki et des Thibétains dont les bleus de travail confirmaient que la modernité est la clochardisation du passé. »

 

Le retour sera difficile comme pour tous ceux qui pendant de longues semaines troquent les habitats artificiels pour la nature, la marche, le silence. "Comment supporter de retourner dans le monde des hommes, c’est-à-dire dans le désordre".

 

« Les hommes avaient rassemblé de grands troupeaux. Les bovins avaient troqué leur liberté contre la sécurité. Leur gène se souvenait du pacte. Ce renoncement menait les bêtes à l’enclos, et les hommes à la ville. J’étais de cette race d’homme-bovins : je vivais dans un appartement. »

 

Merci encore à ma fille Aurélie pour ce magnifique présent de Noël.

En sus de cet ouvrage, Vincent Munier propose ses photos dans Tibet, minéral animal accompagné des poèmes de Sylvain Tesson. Il est paru chez Kobalann

(épuisé et réédition en Mai 2020)

 

 

Gallimard, 2019, 167 pages pour un modeste 18€

 

 

Lectori salutem, Patrick

Publié dans voyage

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