Milan Kundera L'art du roman

Publié le par Patrick Chabannes

« L’esprit du roman est l’esprit de la complexité. Chaque roman dit au lecteur : « les choses sont plus compliquées que tu ne le penses ». C’est la vérité éternelle du roman mais qui se fait de moins en moins entendre dans le vacarme des réponses simples et rapides qui précédent la question et l’excluent. »

En quelques mots puissants Milan Kundera place le Roman comme l’œuvre de l’Europe, une réponse à l’oubli de l’homme par la philosophie et les sciences des Temps modernes, une exploration de l’existence après la mort de Dieu et de la vérité. La connaissance est la seule morale du roman. La sagesse de l’incertitude, une certitude.

 

Cet ensemble de textes écrits entre 1979 et 1985 a été rassemblés par Kundera en un volume de 105 pages composé de sept parties distinctes en 1986.

  1. L’héritage décrié de Cervantès
  2. Entretien sur l’art du roman
  3. Notes inspirées par les somnambules
  4. Entretien sur l’art de la composition
  5. Quelque part là derrière
  6. Soixante-neuf mots
  7. Discours de Jérusalem : le roman et l’Europe.

 

L'héritage décrié de Cervantès cherche les raisons de la création du roman, explore les ressorts de ses origines, découvre le vide créé par les philosophes du doute et la science toute puissante. Face à l’Univers et l’absence de vérité, des hommes se sentent le fondement de tout. D’autres emporteront comme viatique la sagesse de l’incertitude en réponse à l’hubris de l’homme. Le roman raconte l’homme face à des vérités relatives représentées par des personnages.
« Si il est vrai que la philosophie et les sciences ont oublié l'être de l'homme, il apparaît d'autant plus nettement qu'avec Cervantès un grand art européen c'est formé (le roman) qui n'est rien d'autre que l'exploration de cet être oublié. »

Entretien sur l’art du roman propose un échange de 15 pages de l’auteur avec son assistant de l’époque, Christian Salomon, devenu écrivain et essayiste avec son célèbre Storytelling, la machine à fabriquer des histoires et à formater les esprits et son Ère du clash. Tous les romans se penchent sur l’énigme du moi sans pour autant être tous psychologiques. 
Après avoir réussi des miracles dans les sciences et la technique, ce « maître et possesseur de la nature » se rend subitement compte qu’il ne possède rien et n’ai ni maître (de la nature) ni de l’histoire ni de soi-même. Mais si Dieu s’en est allé et si l’homme n’est plus maître, qui donc est maître ? La planète avance dans le vide sans aucun maître. La voilà, l’insoutenable légèreté de l’être.

 

Notes inspirées par les somnambules observe trois romans au même thème secret : l’homme confronté au processus de dégradation des valeurs. 
D’abord l’absolu du sérieux et l’absolu du non sérieux éprouvés dans le monde totalitaire du monde moderne face à la bêtise d’un univers bureaucratique, non comme phénomène social mais comme essence du monde : l’un deviendra martyr du non-sens tandis que l’autre s’adaptera en voyant dans l’absence de sens une énorme blague.
Ensuite face à la dégradation durant quatre siècles des valeurs provenant du Moyen Age, face à ce qui est l’essence même du Monde moderne, quelles sont les trois possibilités de l’homme. Une discussion sur fond de trois romans.
L’homme est un enfant égaré dans les forêts de symboles. Le critère de la maturité : la faculté de résister aux symboles. Mais l’humanité est de plus en plus jeune.  

 

Entretien sur l’art de la composition, 17 pages d’entretien avec Christian Salomon sur la composition du roman. Un regard sur la manière de parler au lecteur et cette curieuse division en sept parties traversant son œuvre.
Saisir la complexité de l’existence dans le monde moderne exige, me semble-t-il, une technique de l’ellipse, de la condensation. Autrement vous tombez dans le piège d’une longueur sans fin. 
Quelque part là-derrière examine pour nous un monde kafkaïen, ce monde où l’homme n’est que l’ombre du sujet bureaucratique : un numéro, un dossier…La concentration des pouvoirs et la bureaucratisation de nos sociétés complexes modernes oblige à regarder les conséquences de la dépersonnalisation de l’individu observées dans les totalitarismes.
Car la société dite démocratique connaît elle aussi le processus qui dépersonnalise et qui bureaucratise ; toute la planète est devenue la scène de ce processus. Les romans de Kafka en sont une hyperbole onirique et imaginaire ; l’État totalitaire en est une hyperbole prosaïque et matérielle.

 

Soixante-neuf mots, une sorte de questionnaire de Proust avec en introduction une explication de sa position sur la traduction de ses romans.

  • Beauté : la dernière victoire possible de l’homme qui n’a plus d’espoir.
  • Collabos : Tous ceux qui exaltent le vacarme mass-médiatique, le sourire imbécile de la publicité, l’oubli de la nature, l’indiscrétion élevée au rang de vertu, il faut les appeler : collabos du moderne

De la traduction
En 1968 et 1969, la Plaisanterie a été traduit donc les langues occidentales. Mais quelles surprises ! En France, le traducteur a réécrit le roman en ornementant mon style. En Angleterre, l’éditeur a coupé tous les passages réflexifs, éliminé les chapitres musicologiques, changé l’ordre des parties, recomposé le roman. Un autre pays. Je rencontre mon traducteur : il ne connaît pas un seul mot de tchèque. « Comment avez-vous traduit ? » Il répond : « Avec mon cœur », il me montre ma photo qu’il sort de son portefeuille. Il était si sympathique que j’ai failli croire qu’on pouvait vraiment traduire grâce à une télépathie du cœur. Bien sûr, c’était plus simple : il avait traduit à partir du rewriting français, de même que le traducteur en Argentine. Un autre pays : on a traduit du tchèque. J’ouvre le livre et je tombe par hasard sur le monologue d’Helena. Les longs phrases dont chacune occupe chez moi tout un paragraphe sont divisées en une multitude de phrases simples…Le choc causé par les traductions de la Plaisanterie m’a marqué à jamais. D’autant plus que pour moi qui n’ai pratiquement pas de public tchèque les traductions représentent tout. C’est pourquoi, il y a quelques années, je me suis décidé à mettre enfin de l’ordre dans les éditions étrangères de mes livres. Cela n’a pas été sans conflit ni sans fatigue : la lecture, le contrôle, la révision de mes romans, anciens et nouveaux, dans les trois ou quatre langues étrangères que je sais lire a entièrement occupé toute une période de ma vie.

 

Discours de Jérusalem : le roman et l’Europe. Un court texte profond sur l’ironie et le rire dans le Monde moderne. 
L’homme pense, Dieu rit. François Rabelais a inventé le mot agélaste pour décrire celui qui ne rite pas, qui n’a pas le sens de l’humour.
Il n’y a pas de paix possible entre le romancier et les agélastes. N’ayant jamais entendu le rire de Dieu, les agélastes sont persuadés que la vérité est claire, que tous les hommes doivent penser la même chose et qu’eux-mêmes sont exactement ce qu’ils pensent être. Mais c’est précisément en perdant la certitude de la vérité et le consentement unanime des autres que l’homme devient individu. Le roman, c’est le paradis imaginaire des individus. C’est le territoire où personne n’est possesseur de la vérité.    

 

 

Citations

 

Face à la mort de la vérité, la sagesse de l’incertitude
Quand Dieu quittait lentement la place d'où il avait dirigé l'univers et son ordre de valeurs, séparé le bien du mal et donner un sens à chaque chose,  don Quichotte sortit de sa maison et il ne fut plus en mesure de reconnaître le monde. Celui-ci, en l'absence du Juge suprême, apparut subitement dans une redoutable ambiguïté ; l'unique vérité divine se décomposa en centaines de vérités relatives que les hommes se partagèrent. Ainsi, le monde des Temps modernes naquit et le roman, son image et son modèle, avec lui.  
  Comprendre avec Descartes l’ego pensant comme le fondement de tout, être ainsi seul en face de l’univers, c’est une attitude que Hegel, à juste titre, jugea héroïque.
  Comprendre avec Cervantès le monde comme ambiguïté, avoir à affronter, au lieu d’une vérité absolue, un tas de vérités relatives qui se contredisent (vérités incorporées dans des ego imaginaires appelés personnages), posséder donc comme seule certitude la sagesse de l’incertitude, cela exige une force non moins grande. 

in l’Art du roman, L'héritage décrié de Cervantès, Milan Kundera, 1986

 

L’oubli de l’être
L'essor des sciences propulsa l'homme dans les tunnels des disciplines spécialisés. Plus il avançait dans son savoir, plus il perdait des yeux et l'ensemble du monde et soi-même, sombrant ainsi dans ce que Heidegger, disciple de Husserl, appelait, d'une formule belle et presque magique, "l'oubli de l'être". 
in l’Art du roman, L'héritage décrié de Cervantès, Milan Kundera, 1986

 

L’exploration de l’existence
Si il est vrai que la philosophie et les sciences ont oublié l'être de l'homme, il apparaît d'autant plus nettement qu'avec Cervantès un grand art européen c'est formé (le roman) qui n'est rien d'autre que l'exploration de cet être oublié.
in l’Art du roman, L'héritage décrié de Cervantès, Milan Kundera, 1986

 

Juger avant de comprendre
L'homme souhaite un monde où le bien et le mal soit nettement discernables car est en lui le désir, inné et indomptable, de juger avant de comprendre. Sur ses désirs sont fondées les religions et les idéologies.  
in l’Art du roman, L'héritage décrié de Cervantès, Milan Kundera, 1986

 

Le roman est périssable
Alors il se manifesta en toute clarté que le roman était périssable ; aussi périssable que l’Occident des temps modernes. En tant que modèle de ce monde, fondé sur la relativité et l’ambiguïté des choses humaines, le roman est incompatible avec l’univers totalitaire. Cette incompatibilité est plus profonde que celle qui sépare un dissident d’un apparatchik, un combattant pour les droits de l’homme d’un tortionnaire, parce qu’elle est non seulement politique et morale mais ontologique. Cela veut dire : le monde basé sur une seule Vérité et le monde ambigu et relatif du roman sont pétris chacun d’une manière totalement différente. La Vérité totalitaire exclut la relativité, le doute, l’interrogation et elle ne peut jamais se concilier avec ce que j’appelle l’esprit du roman.
in l’Art du roman, L'héritage décrié de Cervantès, Milan Kundera, 1986

 

Les réponses simples qui précédent la question et l’excluent.
L’esprit du roman est l’esprit de la complexité. Chaque roman dit au lecteur : « les choses sont plus compliquées que tu ne le penses ». C’est la vérité éternelle du roman mais qui se fait de moins en moins entendre dans le vacarme des réponses simples et rapides qui précédent la question et l’excluent.
in l’Art du roman, L'héritage décrié de Cervantès, Milan Kundera, 1986

 

La planète avance sans maître
Après avoir réussi des miracles dans les sciences et la technique, ce « maître et possesseur de la nature » se rend subitement compte qu’il ne possède rien et n’ai ni maître (de la nature) ni de l’histoire ni de soi-même. Mais si Dieu s’en est allé et si l’homme n’est plus maître, qui donc est maître ? La planète avance dans le vide sans aucun maître. La voilà, l’insoutenable légèreté de l’être. in l’Art du roman, Entretien sur l’art du roman, Milan Kundera, 1986

 

Les symboles
L’homme est un enfant égaré dans les forêts de symboles. Le critère de la maturité : la faculté de résister aux symboles. Mais l’humanité est de plus en plus jeune. 
in l’Art du roman, Notes inspirées par les Somnambules, Milan Kundera, 1986

 

Bureaucratie
Car la société dite démocratique connaît elle aussi le processus qui dépersonnalise et qui bureaucratise ; toute la planète est devenue la scène de ce processus. Les romans de Kafka en sont une hyperbole onirique et imaginaire ; l’État totalitaire en est une hyperbole prosaïque et matérielle.
in l’Art du roman, Entretien sur l’art de la composition, Milan Kundera, 1986

 

De la traduction
En 1968 et 1969, la Plaisanterie a été traduit donc les langues occidentales. Mais quelles surprises ! En France, le traducteur a réécrit le roman en ornementant mon style. En Angleterre, l’éditeur a coupé tous les passages réflexifs, éliminé les chapitres musicologiques, changé l’ordre des parties, recomposé le roman. Un autre pays. Je rencontre mon traducteur : il ne connaît pas un seul mot de tchèque. « Comment avez-vous traduit ? » Il répond : « Avec mon cœur », il me montre ma photo qu’il sort de son portefeuille. Il était si sympathique que j’ai failli croire qu’on pouvait vraiment traduire grâce à une télépathie du cœur. Bien sûr, c’était plus simple : il avait traduit à partir du rewriting français, de même que le traducteur en Argentine. Un autre pays : on a traduit du tchèque. J’ouvre le livre et je tombe par hasard sur le monologue d’Helena. Les longs phrases dont chacune occupe chez moi tout un paragraphe sont divisées en une multitude de phrases simples…Le choc causé par les traductions de la Plaisanterie m’a marqué à jamais. D’autant plus que pour moi qui n’ai pratiquement pas de public tchèque les traductions représentent tout. C’est pourquoi, il y a quelques années, je me suis décidé à mettre enfin de l’ordre dans les éditions étrangères de mes livres. Cela n’a pas été sans conflit ni sans fatigue : la lecture, le contrôle, la révision de mes romans, anciens et nouveaux, dans les trois ou quatre langues étrangères que je sais lire a entièrement occupé toute une période de ma vie.
in l’Art du roman, Soixante-neuf mots, Milan Kundera, 1986

 

Il n’y a pas de paix possible entre le romancier et les agélastes. N’ayant jamais entendu le rire de Dieu, les agélastes sont persuadés que la vérité est claire, que tous les hommes doivent penser la même chose et qu’eux-mêmes sont exactement ce qu’ils pensent être. Mais c’est précisément en perdant la certitude de la vérité et le consentement unanime des autres que l’homme devient individu. Le roman, c’est le paradis imaginaire des individus. C’est le territoire où personne n’est possesseur de la vérité.
in l’Art du roman, Soixante-neuf mots, Milan Kundera, 1986

 

Jusqu’à une époque récente, le modernisme signifiait une révolte non-conformiste contre les idées reçues et le kitsch. Aujourd’hui, la modernité se confond avec l’immense vitalité mass-médiatique, et être moderne signifie un effort effréné pour être à jour, être conforme, être encore plus conforme que les plus conformes. La modernité a revêtu la robe du kitsch.
in l’Art du roman, Soixante-neuf mots, Milan Kundera, 1986

 

 

Bonne lecture !

 

Pléiade, Œuvre II, 2016, 105 pages

 

Lectori salutem, Patrick

Publié dans Essai, romans

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