Olivier Rey - Quand le monde s’est fait nombre

Publié le par Patrick Chabannes

« Ce n’est pas à l’expérience personnelle, mais à la statistique que nous devons désormais nous confier pour savoir ce qu’il faut penser de la réalité. Ce faisant, la réalité a tendance à se résorber dans l’indicateur qui était censé renseigner sur elle, à n’être plus la source mais le corollaire de la statistique. »

 Au commencement était le verbe et…les nombres furent. L’importance exorbitante prise par les nombres et par les statistiques devenues l’ultime garant de la réalité en évacuant même la réalité vécue dans le monde moderne oblige à penser l’empire de la quantification du monde. Chacun doit améliorer son intelligence des choses, comprendre à quoi ce règne correspond et comment en sommes-nous arrivés là à l’aube du XXIème siècle et de l’Intelligence artificielle.
Et si le nombre et la méthode statistique se confondaient intimement avec la nature et le fonctionnement de nos sociétés modernes, de notre manière d’imaginer et de comprendre le monde ? 

Le grand roman des statistiques de Olivier Rey, polytechnicien, mathématicien, philosophe et girardin, pointe le changement de paradigme d’une perception quantitative vers une perception quantitative de la réalité qui a débuté à la fin du XIIIème siècle avec les horloges mécaniques qui découpèrent le temps, les canons et les cartes qui décrivirent l’espace. L’accélération extraordinaire de la mentalité statistique eut lieu au cours de la première moitié du XIXème siècle, et chacun de penser que origine fut le développement des mathématiques et de la physique. En fait il semble que la statistique a été utilisée pour décrire tout d’abord les réalités humaines tant les sciences sociales ont eu besoin d’outil pour décrire une réalité avec de grands nombres. Dans un deuxième temps, il a été fait usage de la méthode statistique pour explorer des réalités physiques en grand nombre comme les particules. Mais pourquoi ce besoin de la méthode statistique pour décrire les relations sociales ?

 

"JE était le singulier du Nous, NOUS devient le pluriel de JE."

Voilà qui devient passionnant. Les philosophes de Lumières décrire et appelèrent de leurs vœux l’avènement de la société des individus versus la société des communautés de l’Ancien Régime. La pensée commune concevait la catégorie de l’espèce humaine puis procédait par division pour obtenir l’individu (individum en latin, atomos en grec, insécable). Le monde nouveau, moderne, conçoit l’individu comme le point de départ à partir duquel tout le monde humain va se constituer. 

Révolution française et révolution industrielle anglaise vont se répandre sur l’Europe l’idée d’une société comme un assemblage d’individus unis de manière contractuel et utilitaire en créant un demande de statistiques pour que, au-delà des dirigeants, l’individu comprenne le monde nouveau par un besoin de représentation de la société, d’une idée du tout, d’une conscience de soi collective que nul n’offre plus en surplomb.

 

Le propos s’en tient à comprendre l’intime lien entre la modernité et l’envahissement de son réel par les statistiques, les indices en tous genre et les nombres en plus grand nombre encore avec l’arrivée d’internet. Et c’est déjà un sacré boulot !

 

L’individu existe-t-il ?

Bien entendu il se posera toujours la question de l’existence même de l’individu. Exist-t-il réellement ? N’est-il pas une abstraction tant chaque personne est le produit d’un groupe famille, parents…Dès lors est-il raisonnable de vouloir comprendre la société à partir des individus ? Mais même si Auguste Comte a probablement raison sur ce point critique, il semble bien que l’auteur a raison de poser que la nombrification, joli néologisme, du monde est parente de sa modernité.

 

Nombrification versus numérisation

Il ne faudra pas confondre la mise du monde en chiffre avec la numérisation qui n’est que que l’écriture d’un code écrit par convention en 1 et 0. S’il l’avait été avec des Alpha et Beta nous n’aurions pas dit l’alphabétisation du monde, n’est-ce pas ?

 

 

Éditions Stock, 2020, 328 pages, 19,50€

 

Lectori salutem, Patrick

Publié dans conscience, sciences

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