Henrich Gerlach – Éclairs lointains, percée à Stalingrad

Publié le par Patrick Chabannes

« On ordonnait à des bataillons d’artillerie, dont les mitrailleuses avaient été dynamitées ou étaient tombées aux mains de l’ennemi d’opérer des tirs de barrage ; On envoyait du combustible ayant déjà servi à des états-majors ayant déjà quitté leur QG par le truchement de colonnes n’ayant plus de véhicules à leur disposition ; on expédiait des unités qui n’existaient plus colmater les brèches devenu entre-temps de gigantesques trous. »

L’histoire du chaudron de Stalingrad écrite à hauteur d’homme sans préjugés ni ressentiments, sans manichéisme ni biais idéologique, dans un camp de prisonniers entre 1944 et 1945. 

L’indéniable qualité littéraire de cet ouvrage retrouvé dans les archives militaires russes en 2012 propose un récit glaçant et passionnant du quotidien de ses hommes aux prises avec l’histoire de la plus grande défaite de l’armée allemande dans le Kessel, le Chaudron - 35 km sur 60 et 150 km de ligne de front -, le tombeau de la Wermacht.

 

« Une balle lui a traversé l’épaule. Lui non plus n’a pas eu le temps de partir. À présent, son unité lui sert à la fois de patrie et d’hôpital. Une pièce d’artillerie se détache, dévale la pente à grand fracas en décrivant des tonneaux et en entraînant des pelotes d’hommes, avalanche d'acier. Cris, gémissements... La nuit réclame ses premiers morts. » 

Dix ans après la prise de pouvoir par Hitler plus de 300 000 hommes se trouvent encerclés entre le Don et la Volga  alors que Stalingrad est quasiment conquise. Les Russes contre-attaquent le 19 Novembre au-delà du Don mettant en difficulté la 6ème armée qui se place en situation d’encerclement. Aucun secours ne viendra. La faim et le froid s’allièrent aux soviétiques pour détruire totalement la sixième armée. Hitler dira : « Les combattants de Stalingrad doivent être morts. »

 

Il faut avoir lu ce récit glaçant du quotidien de ses hommes de Novembre 1942 à fin Janvier 1943.

« Et là-bas ? Bon dieu, mais qu’est-ce que c’est ? Oui, c’est bien un homme, un mort, russe ou à en juger par sa tenue brunâtre. Tel un soldat de plomb, le cadavre raide de froid a la tête plantée dans le sol et les jambes dressées en l’air. Une fine couche de neige recouvre la plante de ses pieds nus, gris de crasse. La route des ossements ! explique le chauffeur au capitaine Eichert. Il fallait qu’on la signale, Elle n’arrête pas de s’effacer. Or il n’y a pas de bois. De toute façon, il se ferait immédiatement piquer. »

Sans idée préconçue, sans biais, l’auteur met en scène des personnages représentant les différentes sensibilités et les sentiments contradictoires des officiers et hommes de troupe au sein de l’armée. L’on participe à des conversations livrant des vérités sur l’entre-deux guerres, la montée du nazisme, de l’administration tatillonne, sur les officiers supérieurs perdus entre leurs devoirs – drapeau, fidélité, humanité – et leur peur et leur lâcheté : « Hommes fiers devant le trône des rois ! Les officiers de Frédéric le Grand jetaient leur épée au pied de leur souverain… Comment se fait-il qu’aujourd’hui, ils aient des âmes de valets ? Comment cela se fait-il ? »

 

Un sentiment personnel

Au-delà du fait que ce livre se doit d’être lu, j’ai trouvé que les officiers ressemblaient beaucoup aux managers commerciaux d’aujourd’hui, le sourire et le mensonge comme valeurs, l’argent et la carrière comme morale et avec la lâcheté comme qualité pour survivre dans le monde marchand où tous s’achètent.

 

Remerciements de l’auteur

« La matière de ce livre est constituée de ce qu’il a lui-même vécu devant et à Stalingrad et ce qu’il a appris des survivants – soldats, officier et généraux – au cours de ses trois années de captivité. Il se sent le besoin de remercier ici tous ses camarades de leur participation et de leur concours.

 

Histoire du livre

Capturé en 1943 à la chute de Stalingrad, Henrich Gerlach écrit en captivité son texte entre 1944 et 1945 au camp de Souzdal. En 1949 les 614 pages du manuscrit sont confisqués par les soviétiques qui libère l’auteur en 1950.  Dès 1951 Gerlach rassemble ses souvenirs au nom des morts et des survivants grâce à des séances d’hypnose avec le Docteur Schmidtz. Achevé en 1956, le livre, édité en 1957 sous le titre Die verratene (L’armée trahie) connut un succès retentissant.

En 2012, Carsten Gansel et Norman Ächtler eurent la possibilité d’explorer les archives militaires russes. Après un long travail de recherche, ils trouvèrent le manuscrit original de  Henrich Gerlach titré « Durchbruch bei Stalingrad ». 614 photos des 614 pages du manuscrit permirent de reconstituer l’original avec quelques recherches supplémentaires dans les archives en 2015. 4 années de travail !

 

Différence entre l’édition de 1957 et l’original édité en 2016

On dira en conclusion que le texte rédigé par Gerlach alors qu’il était en captivité montre des différences notables avec la version reconstruit dans les années 50, qui porte la marque des discours de l’après-guerre. Le roman publié en 1957 possède le statut d’un document authentique qui compare évalue, de sorte que le style est moins sobre, plus étoffé et plus lisse. Le narrateur cherche à installer le motif narratif du soldat victime caractéristique de l’époque.

 

Citations

 

 

L’aristocratie perdue dans le nouveau monde marchand

Mais c’était de la rébellion, c’était la révolution ! Cette idée le faisait frémir. La révolution, c’était pour les types en casquette. C’était le caniveau qui faisait la révolution. Lui, un homme issu d’une vieille famille de soldats, un aristocrate, faire la révolution ? Impensable ! Cela aurait signifié déclarer la guerre au monde auquel il appartenait du fait de sa naissance et de son éducation, arracher ses propres racines, scier la branche sur laquelle il était assis. Cela aurait été renoncer à soi-même, se détruire moralement…

Cela ne l’empêchait pas de voir que l’univers de l’aristocratie militaire dans lequel il était enraciné se délitait. {…} Il se mourrait de la médiocrité de ses représentants, déclinait comme autrefois la fière époque des chevaliers cédant la place aux chevaliers pillards, sombrait dans l’opprobre.

Une balle lui a traversé l’épaule. Lui non plus n’a pas eu le temps de partir. À présent, son unité lui sert à la fois de patrie et d’hôpital. Une pièce d’artillerie se détache, dévale la pente à grand fracas en décrivant des tonneaux et en entraînant des pelotes d’hommes, avalanche d'acier. Cris, gémissements... La nuit réclame ses premiers morts.

Herbert, le secrétaire du CS, un blond aux yeux bleus, était la ménagère de l’état-major. C’était une de ses plantes délicates qui, à l’armée, ne s’épanouissent que dans l’ambiance de d’un bureau.

Un troupeau gris d’êtres humains avançait lentement vers l’est – des prisonniers russes en provenance de quelque camp évacué, paisiblement acheminés par une poignée de gardes en haillons, qu’une infortune commune rendait accommodants.

Les nuits interminables s’étiraient de manière atroce, leurs profondeurs raisonnaient du chant monotone des avions, du jappements des mitrailleuses, du groupement sourd de l’artillerie ; leur obscurité insondable était constamment déchiré par les éclairs jaunes des tirs, perlée par les petits points multicolores des munitions traçantes, brièvement effacée par la lumière calcaire des fusées éclairantes et des boules de feu munies de parachutes qui descendaient lentement. On parlait de jours de repos. Mais le combat ne connaissait pas le repos.

Pourquoi nous ? Mais c’est très simple ! Conquête des terres à l’est, espace vital ! Tout était déjà dans le livre d’Hitler !… Vous ne croyez tout de même pas que la haute finance aurait subventionné Hitler pour créer son parti et faire de la propagande pendant des années sans rien attendre en échange ? Le profit escompté, ce sont les usines du sud de la Russie, les champs de blé de l’Ukraine et du Kouban.

Et là-bas ? Bon dieu, mais qu’est-ce que c’est ? Oui, c’est bien un homme, un mort, russe ou à en juger par sa tenue brunâtre. Tel un soldat de plomb, le cadavre raide de froid a la tête plantée dans le sol et les jambes dressées en l’air. Une fine couche de neige recouvre la plante de ses pieds nus, gris de crasse. La route des ossements ! explique le chauffeur au capitaine Eichert. Il fallait qu’on la signale, Elle n’arrête pas de s’effacer. Or il n’y a pas de bois. De toute façon, il se ferait immédiatement piquer.

Hommes fiers devant le trône des rois ! Les officiers de Frédéric le Grand jetaient leur épée au pied de leur souverain… Comment se fait-il qu’aujourd’hui, ils aient des âmes de valets ? Comment cela se fait-il ?

Bon sang de bonsoir ! pesta Breuer à part lui. Je finis par penser que la bureaucratie prussienne continuera de sévir quand tous ses employés auront crevé. Vous savez ce que je vais leur écrire, Wiese ? Je vais…
- Écrivez : « le chauffeur est mort. Tout porte à croire que la perspective de devoir répondre aux requêtes de l’armée l’a incité à attenter à sa vie », répliqua Wiese.

On ordonnait à des bataillons d’artillerie, dont les mitrailleuses avaient été dynamitées ou étaient tombées aux mains de l’ennemi d’opérer des tirs de barrage ; On envoyait du combustible ayant déjà servi à des états-majors ayant déjà quitté leur QG par le truchement de colonnes n’ayant plus de véhicules à leur disposition ; on expédiait des unités qui n’existaient plus colmater les brèches devenues entre-temps de gigantesques trous.

Mais il y avait plus lancinant, à savoir ce qui se passait ici, sur les bords de la Volga, cette hécatombe dont seule une part infime était causée par l’ennemi et qui résultait essentiellement de la faim et du froid. Un mot, un ordre bref aurait pu à tout moment y mettre fin… Mais cet ordre ne venait pas. Ce qu’on ordonnait à toute une armée, c’était de mourir de faim et de froid ! Cela sortait complètement du cadre militaire et n’avait plus rien à voir avec le devoir et l’honneur.{…} Pourquoi ? 300 000 soldats étaient-il en train de mourir pour la simple et unique raison qu’un homme, un seul, refusait d’admettre… Stop, on arrête là ! Des abîmes s’ouvraient devant lui.

De la responsabilité

« Le national socialiste ne s’est jamais contenté d’être un parti politique. Il veut peut-être un mouvement, une vision du monde qui s’introduit jusqu’au tréfonds de l’existence humaine. Ne me dites pas que vous ne l’aviez pas remarqué ! N’est-on jamais venu chez vous contrôler où se trouvait le portrait d’Hitler ? On ne vous a jamais suggéré de vous abonner au journal du parti ? On ne vous a jamais expliqué que Dieu, c’était le principe de causalité, et est recommandé avec insistance de quitter l’église ? N’est-on jamais intervenu dans la substance de votre famille, dans l’éducation de vos enfants ? N’a-t-on jamais essayé de vous insuffler la haine des autres peuples, la morgue et le sentiment de la supériorité de votre race, ne vous a-t-on jamais prêché l’évangile de la violence brute ?­ Peut-être que vous n’en avez rien remarqué et que vous avez pu vous croire libre de vos pensées. Nombreux sont ceux qui ont jugé pouvoir s’acquitter de leur dû en sacrifiant de leur dimanche à la SA sans se rendre compte que le poison se répandait irrésistiblement en eux, qu’ils se transformaient insensiblement en quelqu’un d’autre. »

 

  • Edition, postface et appareil critique par Carsten Gansel
  • Traduit de l’allemand par Corinna Gepner
  • Paru en allemand en 2016 sous le titre Durchbruch bei Stalingrad

Anne Carrières, 2017, 498 pages glaçantes suivies de 120 pages d’annexes passionnantes pour un 24€ largement mérités

 

Lectori salutem, Pikkendorff 

 

Publié dans histoire

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