Delia Owens – Là où chantent les écrevisses

Publié le par Patrick Chabannes

"Au moindre piaillement d’un tamia, elle se retournait, et tendait l’oreille au croassement des corneilles – une langue d’avant les mots, quand la communication était encore simple et claire – et, où qu’elle aille, elle avait déjà en tête un chemin pour s'enfuir."

Le Marais, espace de lumière entre terre et mer, territoire aux ruisseaux paresseux et à la faune abondante bordé par les marécages aux tourbières meurtrières et le rivage déchiqueté réputé pour être le cimetière de l’Atlantique. Le Marais que tous évitent ; que seule la Fille des Marais l'habite. L’histoire tragique et magique de l’attachante Kya, événement de la rentrée littéraire 2020, dessillera les yeux de certains lecteurs qui entendront peut-être les écrevisses chanter.

" - Après 29, c’est quoi ? demanda-t-elle à Tate un jour.
Il le dévisagea longuement et non ce n’est plus que tout le monde sur les marées, les oies des neiges, les aigles et les étoiles, et elle ne savait pas compter jusqu’à trente."

Caroline du Nord, 1952, le Marais. En ces lieux reculés, de tout temps, se sont réfugiés ceux que personne ne voulaient. La famille de Kya y survit de la pension du père et de pêche dans une fragile cabane soumise aux lois naturelles de cette région ingrate mais fertile. La mère, Ma, part sans un mot. Missy et Mandy, les aînés suivent peut après. Puis Jodie et bientôt son père, Pa. Kya, devient la Fille du Marais, échappe aux autorités, vend sa pêche au vieux Jumping, apprend à lire auprès du jeune Tate, cultive sa solitude dans son territoire loin de ceux qui s’enfuient. Kya découvrira tour à tour la violence, l’amitié, la littérature, la poésie, l’amour, la science, la trahison, le meurtre et le procès …Nous suivrons Kya pendant vingt ans.

"C’était sans doute une région ingrate, mais pas un pouce n’en était stérile. Des strates de vie – crabes-fantômes tarabiscotés, écrevisses claudiquant dans la boue, gibier d’eau, poisson, crevettes, huîtres, cerfs replets et oies dodues – se presser sur la terre et dans l’eau. Ceux qui ne rechignaient pas à fouiller la boue pour se nourrir ne risquaient pas de mourir de faim."

Le livre est-il parfait ? Non certes. Des incohérences scénaristiques, quelques longueurs et un peu de pathos mais quelle importance ? L’ouvrage se lit d’une traite tant le lecteur est transporté dans ce monde miniature où le temps, les distances, les couleurs et la vie même prennent un autre sens.

"Comme pour la plupart des gens, le Marais était pour Chase un endroit à exploiter, où il allait faire du bateau et pêcher, qu’on pouvait assécher pour le cultiver, et donc la connaissance qu’avait Kya de ses créatures, de ses courants, et de ses roseaux l’intriguait. Mais il se moquait gentiment de sa délicatesse, de la façon dont elle s’appliquait à se déplacer à petite vitesse, laissant dériver son bateau sans un bruit pour ne pas effrayer les cerfs, baissant la voix près des nids d’oiseaux."

Paru en 2018 sous le titre « Where the Crawdads Sing » chez Putnam, traduit de l’américain par Marc Amfreville pour Seuil avec le concours du CNL

Seuil, 2020, 477 pages Et encore c’est trop court…pour 21,50€

Lectori salutem, Pikkendorff

Publié dans romans

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