Alexis Ragougneau – Opus 77

Publié le par Patrick Chabannes

Le vrai virtuose mondial, c’est celui qui a peur à s’en pisser dessus et qui s’avance seul devant trois mille spectateurs pour jouer Ravel, Chopin, Rachmaninov, sans ciller."

Une émotion littéraire. Un roman sur l’âme, la musique du cœur dans la froide, froide et pluvieuse Genève. Un roman psychologique, un thriller, un jeu d’émotions intimes.

 

Une mise en scène extraordinaire

  • A gauche : Haendel, Bach, Mendelssohn, Mozart, Schumann,
  • À droite : Wagner, Liszt, Beethoven, Chopin, Berlioz,
  • Et au centre l’Opus 77 de Chostakovitch, symbole de la résistance à l’oppression, de l’opposition du fils au père, de David à Classens.

"L’Opus 77. C’était le visage du Christ sur sa croix. Souffrance extrême. Extase totale. L’union intime avec la musique, joyeuse et douloureuse. Tu as creusé si profond en toi, grâce à cette partition, que tu as fini par la trouver, cette porte de sortie. Le centre de la terre, voilà par où tu es passé, le noyau de toutes choses, puis tu ressorti par l’autre côté, aux antipodes."

 

Quatre personnages puissants

  • Chostakovitch, l’homme seul face au système, un esprit créateur face à un système sans âme.
  • Claessens, notable genevois, autoritaire, la statue du Commandeur, pianiste virtuose mondialement reconnue devenu, par le biais d’une évolution professionnelle ou drame inexpliqué, chef d’orchestre adulé de l’OSR, l’Orchestre de la Suisse romande. Et ce manque obsessionnel, la réussite ultime lui échappe : Berlin ou New York.
  • Yaël, la mère, soprano solaire, à l’instabilité chronique s’asséchant au fil des années 
  • David, violoniste à la sensibilité à fleur de peau alliée à une technique irréprochable reclus dans un bunker.
  • Ariane, pianiste virtuose au firmament de son art et de sa renommée, passant sa vie dans les aéroports et sans vie personnelle.

 

"Le pianiste, lui, n’a guère la possibilité de voyager avec le paquebot qui lui sert d’instrument. Chaque soir, il faut faire connaissance, se confier à un parfait inconnu, lui dire ses joies et ses souffrances. Qui s’étonnera encore des difficultés qu’ont certains d’entre nous a s’attacher ? Que voulez-vous, moi je papillonne, de piano en piano, et parfois d’homme en homme."

La description du grand concours Reine Élisabeth propulse le lecteur dans une autre dimension. Des pages de grand style, une émotion littéraire, intellectuelle et physique notamment pendant les ½ finales lorsque David accompagné de Ariane voient leurs notes s’affranchirent de la portée (p180-181) ou cette vision de la main gauche dansante (p 178). 

"L’interprète doit jouer l’histoire d’un autre comme s’il racontait sa propre vie, pour la toute première fois, ou pour la toute dernière avant de mourir, alors qu’en réalité tout est déjà consigné, tout s’est déjà passé. Un autre, le grand, l’immense compositeur, à tracer le destin de la pièce, nuances comprises, de fortissimo à pianissimo, du hurlement total au silence absolu. Que voulez-vous y faire sinon tout ressasser ?"

 

Puis vient la finale du concours et l’exécution de l’Opus 77, le concerto majeur de Chostakovitch, fruit de sa lutte contre l’ogre Staline, composé en secret en 1955 et devenu le symbole du combat de la lumière face aux forces obscures.

"Au fil du temps, j’ai compris que les pauses faisaient pleinement partie de la séance de travail. Elles permettaient de revenir sur les minutes écoulées, de laisser résonner la sonate ou le concerto qui, quelques instants plutôt, grippait nos doigts, éprouvait notre patience. Le silence, en ce sens, était absolument fondamental pour parcourir le chemin nécessaire entre le passé et l’avenir, entre l’échec et le succès, entre une phrase musicale absconse et la lumière illuminant un pan entier de la partition."

 

L’Opus 77 (p 205 et suivantes), David au violon, le père à la baguette et Alexis Ragougneau au scénario…"Viens, Ariane, Voici l’heure d’écouter ce que ton frère a à dire".

Les mouvements s’enchaînent, le public de 2 000 passionnés est sidéré, captivé, enjôlé, le lecteur vibre, la musique est littérature, les mots sont des notes, l’artiste tutoie la perfection, et mieux encore la liberté : le Nocturne et son ambiance crépusculaire, le Scherzo et cette danse à travers les larmes, la mélancolique Passacaille et l’immense Cadence. Quand, au lieu de lancer le mouvement final, le Burlesque, à la vingt-neuvième mesure, le violon se tait. "La vraie richesse, le vrai succès, c’est d’avoir la force de faire silence."

 

L’émotion ressentie me rappelle ce passage de Stefan Sweig dans le Combat avec le démon.

"Eux-mêmes ignorent ce qu’ils sont et le chemin qu’ils prennent parce qu’ils ne font que venir de l’infini, pour aller à l’infini : c’est à peine si dans l’ascension et la chute rapides qu’est leur vie ils frôlent le monde réel."

 

Viviane Hamy, 2019, 242 pages pour un 19€ pour une émotion qui résonnera longtemps.

 

Lectori salutem,  Patrick

Publié dans romans, arts

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article