Frédéric Gros – Marcher, une philosophie

Publié le par Patrick Chabannes

« L’illusion de la vitesse, c’est de croire qu’elle fait gagner du temps.{…} Mais la précipitation et la vitesse accélère le temps, qui passe plus vite, et deux heures à se presser écourte une journée. Chaque instant est déchiré à force d’être segmenter, rempli à craquer, on empile dans une heure une montagne de choses. » 

Frédéric Gros a les mots pour faire ressentir au marcheur et au sédentaire la simplicité de la marche, la libération des futilités sans existences réelles et l’invitation à sentir le réel qu’elle procure. Les politiques, les journalistes et tous les hommes du XXIème siècle devraient s’agiter moins et marcher plus pour sentir au fond de leurs tripes à ce qui fait de nous des humains et non des robots : libertés, lenteur, solitudes, silences, éternités, énergies, présence… « Je ne suis en marchant qu’un simple regard. »

 

Marcher n’est pas un sport ! Alors que le sport se traduit par des techniques, du travail, des adversaires et un marché où se consomment sueurs et émotions au profit des marques, mettre un pied devant l’autre est à la portée de tous, un besoin existentiel des humains, des poètes et des philosophes. La marche ouvre à la liberté en cessant de courir car « tout ce qui me libère du temps et de l’espace m’aliène à la vitesse. »

 

La marche n’est pas un sport

« La marche n’est pas un sport. Mettre un pied devant l’autre est un jeu d’enfant. Pas de résultat, pas de chiffre.{…} Et puis, marchant, il n’y a qu’une performance qui compte : l’intensité du ciel, l’éclat des paysages. Marcher n’est pas un sport. »

 

Libertés
On entrevoit bien dans les randonnées longues, cette liberté toute de renoncement. Quand on marche depuis longtemps il arrive un moment où on ne sait plus trop combien d’heures se sont déjà écoulées, {…}. Et on se sent libre, parce que, dès qu’il s’agit de se rappeler les signes anciens de notre engagement dans l’enfer – nom, âge, profession, carrière –, tout, absolument, apparaît dérisoire, minuscule, fantomatique.

 

Pourquoi je suis si bon marcheur, Nietzsche« Nous nous sommes pas de ceux qui ne pensent qu’au milieu des livres et dont l’idée attend pour naître les stimulis des pages ; notre êthos est de penser à l’air libre, marchant, sautant, montant, dansant, de préférence sur les montagnes solitaires ou sur les bords de mer, là où même les chemins se font méditatifs. »  In le Gai Savoir

 

La lenteur

L’illusion de la vitesse, c’est de croire qu’elle fait gagner du temps.{…} Mais la précipitation et la vitesse accélère le temps, qui passe plus vite, et deux heures à se presser écourte une journée. Chaque instant est déchiré à force d’être segmenter, rempli à craquer, on empile dans une heure une montagne de choses.

 

La rage de fuir. Arthur Rimbaud

« Allons la route ! Je suis un piéton, rien de plus » Mort en 1891 à 37 ans à Marseille. Sur le registre des décès est écrit : » Né à Charleville, de passage à Marseille » De passage. Il n’est venu là que pour partir.

 

Solitudes

« Une randonnée à pied doit se faire seul, car la liberté est essentielle ; parce que vous devez être libre de vous arrêter et de continuer, et de suivre ce chemin-ci ou cet autre, au gré de votre fantaisie ; et parce que vous devez marcher à votre allure. » Robert – Louis Stevenson, Voyage avec un âne dans les Cévennes, traduction Louis Bocquet, Paris, 10-18, 2001.

 

« Pour autant, la solitude complète n’est pas absolument nécessaire. Jusqu’à trois ou quatre….Jusqu’à trois ou quatre, on peut encore marcher sans se parler. Chacun prend son pas, de faibles distances se creusent, et le premier de temps en temps se retourne, marque la pause, jette un « tout va bien ? », détaché, automatique, presque indifférent. »

 

Silences

« L’homme que je rencontre m’apprend souvent moins que le silence qu’il brise. » Henry David Thoreau, Journal

« Un homme, avant de parler, doit voir. » Henry David Thoreau, Journal

 

Les rêves éveillés du marcheur. Jean-Jacques Rousseau

« Je ne fais jamais rien que la promenade, la campagne est mon cabinet ; l’aspect d’une table, du papier et des livres me donne de l’ennui, l’appareil du travail me décourage, si je m’assieds pour écrire je ne trouve rien et la nécessité d’avoir de l’esprit me l’ôte. » Mon portrait, Jean-Jacques Rousseau

 

Éternités

« Marcher, partir seul, gravir des montagnes ou traverser des forêts. On n’est jamais personne pour les collines et les grandes frondaisons. On n’est plus ni un rôle, ni un statut, pas même un personnage, mais un corps, un corps qui ressent la pointe des cailloux sur le chemin, la caresse des hautes herbes et la fraîcheur du vent.{…} Je ne suis en marchant qu’un simple regard. »

 

 La conquête du sauvage

« Marcher, c’est se mettre sur le côté : en marge de ceux qui travaillent, en marge des routes à grande vitesse, en marge des producteurs de profit et de misère, des exploitants, des laborieux, en marge des gens sérieux qui ont toujours quelque chose de mieux à faire que d’accueillir la douceur pâle d’un soleil d’hiver ou la fraîcheur du brise de printemps. »  Henry David Thoreau, Waledn ou la Vie dans les bois.

 

Carnet Nord en 2009, Flammarion champs Essai 2011 pour cette édition augmentée, 300 pages pour un tout petit 8,20€

 

Lectori salutem, Patrick

Publié dans conscience

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